T. Todorov et l'enseignement des lettres

Publié le par Christian Jacomino

Le petit ouvrage de Tzvetan Todorov intitulé La littérature en péril (Flammarion, 2007) est sans doute le plus lumineux et le plus utile qu’on puisse lire aujourd’hui. Il concerne au premier chef les professeurs de français, mais aussi l’immense foule des parents d’élèves qui ne se retrouvent pas dans cet enseignement, et plus largement encore tous ceux qui sont attachés à la transmission de notre culture.
On serait tenté de dire qu’il s’agit d’un pamphlet contre l’enseignement du français tel qu’il se pratique aujourd’hui, en France, principalement au niveau du collège et du lycée. Mais les arguments employés par l’auteur sont tellement forts, ils se trouvent énoncés dans une prose si transparente et si tranquille, qu’on ne voit pas très bien ce qui pourrait leur résister.
T. Todorov dénonce une pure absurdité, qui consiste en ce qu’aujourd’hui,
 
les élèves du lycée apprennent le dogme selon lequel la littérature est sans rapport avec le reste du monde et étudient les seules relations des éléments de l’œuvre entre eux. Ce qui, à n’en pas douter, contribue au désintéressement croissant que ces élèves manifestent à l’égard de la filière littéraire : leur nombre est passé en quelques décennies de 33 % à 10 % de tous les inscrits au bac général ! Pourquoi étudier la littérature si elle n’est que l’illustration des moyens nécessaires à son analyse ? (p. 31)
 
L’énormité dont traite T. Todorov fait l’objet de toutes les conversations entre adultes cultivés depuis une bonne décennie. Mais, cette fois, celui qui s’y met est l’un des inventeurs (avec Roland Barthes et Gérard Genette) de l’analyse structurale des textes littéraires dont s’inspire l’enseignement en question. Il a fait partie pendant dix ans du Conseil national des programmes. Et il avoue :
 
Je n’ai pas enseigné au lycée en France, à peine plus à l’université ; mais, devenu père, je ne pouvais demeurer insensible aux appels à l’aide que me lançaient mes enfants à la veille des contrôles ou des remises de devoirs. Or, même si je n’y mettais pas toute mon ambition, je commençais à me sentir un peu vexé de voir que mes conseils ou interventions entraînaient des notes plutôt médiocres (p. 17).
 
Marc Fumaroli et Eric Orsena se trouvaient réunis, il y a deux ou trois ans peut-être, sur un plateau de télévision où ils disaient ensemble très exactement la même chose : qu’ils s’étonnaient de ne pas pouvoir aider utilement leurs petites nièces à faire leurs devoirs de français.
 
Dans une société où le livre est en passe de perdre la place centrale qu’il a longtemps occupé, on comprend mal pourquoi et comment l’enseignement des lettres n’est pas tout entier consacré à communiquer le goût des œuvres. T. Todorov note encore :
 
… si en physique est ignorant celui qui ne connaît pas la loi de la gravitation, en français l’est celui qui n’a pas lu Les Fleurs du mal. On peut parier que Rousseau, Stendhal et Proust resteront familiers aux lecteurs longtemps après que seront oubliés les noms des théoriciens actuels ou leurs constructions conceptuelles, et l’on fait preuve d’un certain manque d’humilité en enseignant nos propres théories autour des œuvres plutôt que les œuvres elles-mêmes. Nous – spécialistes, critiques littéraires, professeurs – ne sommes, la plupart du temps, que des nains juchés sur les épaules des géants (p. 22-23).

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