Le goût de la parole et celui du silence
C'est la canicule et les écoles sont fermées. Que deviennent les enfants de nos villes? Beaucoup sont pris en charge par des institutions. Ils continuent de vivre en collectivité, comme ils font en période scolaire. Mais cette fois il fait terriblement chaud, et les personnes qui les encadrent ne sont plus des professeurs, ce sont des adolescents, peu qualifiés et chichement payés. Ils les amènent à la piscine, dans les jardins publics, les occupent comme ils peuvent. Nous leur proposons des moments de lecture. Un atelier de lecture proposé par 'Voix haute' comprend une chanson, un poème et un conte. C'est la quantité exacte. Puis un moment où l'on dessine. Cela se passe à l'ombre. On se retrouve en petit nombre. Presque front contre front. Tempe contre tempe. Ce matin, la chanson était A la claire fontaine et le conte, Boucle d'or et les trois ours. La combinaison d'une chanson, d'un poème et d'un conte nous apparaît comme le minimum auquel chacun de leur âge (5 à 13 ans) devrait avoir droit au moins une fois par jour. Question d'hygiène publique. Mais il arrive que des adultes nous disent, Pourquoi ne les laissez-vous pas tranquilles, ces enfants? C'est l'été, les vacances. Ils ont bien droit de s'amuser un peu!
Cette remarque nous sidère. Quelle idée ceux qui la profèrent se font-ils de la lecture et de la parole autour de la lecture? Que ce serait un travail? Qu'il serait plus pénible de lire, avec à l'oreille de la bonne musique et à portée de la main un bouquet de crayons-feutres, que d'aller pique-niquer dans un jardin public où toute sorte de chien menace de vous mordre? Ou que de disputer une partie de football dans une cour d'immeuble écrasée de soleil? Nous ne comprenons pas bien. Et si beaucoup d'adultes pensent ainsi, devons-nous nous étonner qu'il soit devenu si difficile de transmettre le savoir-faire de lecture? Le goût de la parole mesurée et celui du silence? Et ces adultes, d'ailleurs, lisent-ils eux-mêmes?