14 juillet
Ce fut un très beau 14 juillet. A. avait pris l'initiative de la fête, elle avait lancé les invitations, et l'après-midi du 14 nous avons commencé par dresser deux tables à tréteaux sur l'immense terrasse de l'école spécialisée pour déficients visuels. Elle domine l'anse de Roba Capeu. Il faisait encore chaud. J'ai pris des chaises dans l'une des classes de notre propre école et les ai montées, 2 par 2, en suivant le long chemin en escaliers, bordant de petits morceaux de jardin dont un où il y a une cerisier et un figuier, jusqu'à la terrasse qui domine la mer. Nous n'avions pas de prise électrique, mais Rose nous a prêté un lecteur de CD dont les piles étaient neuves, si bien que j'ai pu me servir de trois disques: Madonna, Norah Jones et une compilation personnelle. Je montais et je descendais lentement avec mes chaises, jusqu'au moment où j'ai aperçu les petits groupes d'amis qui empruntaient le même chemin. Ils étaient minuscules. Ils avaient les bras chargés de victuailles, ils arrivaient au sommet en nage et se trouvaient tout soudain éblouis par le spectacle de la Baie des Anges. Les pointus arrivaient, eux aussi. Ils venaient du port Lympia, à l'est, en formant une espèce de cortège, jusqu'au coeur de la baie d'où serait lancé le feu d'artifice. Nous étions nombreux. La nuit est venue lentement. Puis, tout le temps qu'a duré le feu d'artifice, nous avons entendu La Marsellaise, dans une belle version, celle de Berlioz je crois, qui pour ceux de notre génération évoquait le cérémonie d'investiture de François Mitterrand, en 1981, au Panthéon. Mon ami Oreste s'est approché de moi et m'a dit, dans l'ombre, avec son bel accent italien, que la France c'était cela: le feu d'artifice du 14 juillet + Jour de fête de Jacques Tati. Et j'ai dû lui répondre que je le remerciais de ce compliment, mais que, quant à moi, ma patrie était aussi du côté du Stromboli et du Voyage en Italie de Roberto Rossellini.
Puis, quand nous sommes redescendus par le même chemin, d'un pas plus lourd et plus précautionneux, dans l'obscurité totale cette fois, je savais que le figuier était là à nous attendre. Il n'était pas parvenu au moment annuel de sa gloire. Une simple présence. Mais, de mémoire, j'ai reconstitué pour moi seul la lente et belle phrase de Guido Ceronetti: