Moi mon regret ce fut...

Publié le par Christian Jacomino

Je suis assailli, comme tous ceux qui s'intéressent à la chose publique et plus particulièrement aux questions d'éducation, par les injonctions à protester que nous recevons concernant les enfants sans-papiers et leurs familles. Je m'associerais volontiers à ces protestations si elles venaient du côté de libéraux, c'est-à-dire de gens décidés à assouplir le droit du travail. Notre école a reçu, voici plusieurs années, une vingtaine d'enfants dont les familles tchétchènes étaient en attente de régularisation. Ce fut une expérience passionnante, pour nous comme pour eux. Mais je me souviens parfaitement du message que les adultes avaient à coeur de nous faire passer quand nous avions la chance d'avoir une interprète pour faire le point, dans une classe désaffectée où nous buvions du café et mangions des biscuits. Ils nous disaient, Oui nous sommes reconnaissants à la France de nous accueillir comme elle fait, mais nous voudrions apprendre le français et les assistantes sociales ne trouvent pas à nous désigner de lieu où nous pourrions le faire. Et nous voudrions travailler, et cela nous est interdit. On nous promet des aides qui ne viennent pas, mais cela n'est rien. Notre voeu n'est pas de recevoir des aides mais de pouvoir travailler, de nos bras et de nos mains, et l'on nous fait bien savoir qu'il n'en est pas question.

On parle aujourd'hui d'enfants que la gendramerie vient quérir dans les écoles pour les renvoyer chez eux avec leurs familles. Ils ne sont pas expédiés dans des camps de concentration, mais raccompagnés chez eux avec, si j'ai bien compris, un solide pactole. Et si la seule alternative à ce départ consiste à demeurer dans une France où l'on nous promet un Smic à 1.500 euros, où le droit du travail est tel qu'ils ne trouveront jamais à employer leur force et leur courage, je pense qu'en effet il est sans doute plus digne et plus humain de les renvoyer chez eux. 

On nous dit qu'il y a dans ces mesures policières quelque chose de honteux. Sans doute. Mais la honte est-elle si rare? J'ai vu l'hiver dernier, en plein midi, un jeune Africain menotté entre deux ou trois policiers. Il venait d'être pris à vendre à la sauvette de faux sacs et de faux bijoux de Gucci, Vuitton et Dior sur le trottoir de la place Massena. Son seul tort avait été de travailler, sans rien attendre des aides publiques dont nos vignerons, par exemple, ont tellement besoin. Et de ne pas respecter le fameux 'droit d'auteur' qui fait que nos policiers se mobilisent pour la défense des intérêts de Gucci, Vuitton et Dior.

Moi, mon regret, c'est lui...

Publicité

Publié dans Ethique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
j'avis lu le billet et préféré m'abstenir, consciente du côté irrationnel de ma réaction première (je n'arrive pas à sentir en quoi j'ai plus le droit qu'un autre d'habiter ce pays que j'aime, sans considérer "l'intendance") et puis il y avait la dernière phrase qui m'allait bien.<br /> Moi ce qui me fait peur c'est cette façon de parler toujours du "problème'" de l'immigration, alors que c'est en passe de devenir un besoin, que nous ne sommes pas le pays qui reçoit le plus,d'exiger une intégration qui n'est pas le cas de tous les français, et surtout d'insinuer peu à peu immigration = délinquance, en mélant systématiquement des deux choses dans des lois, même si officiellement l'amalgame n'existe pas. Je n'aime pas ce que nous devenons
Répondre
A
Oui, c'est bien ce que je dis : ne pas pouvoir travailler (disons plutôt ne pas pouvoir travailler en étant rémunéré), c'est le problème de mon voisin sénégalais et c'est aussi mon problème. Encore une fois, je soulève son cas parce que je crois qu'il serait intéressant de réaliser que la position d'étranger dans la société française est aussi occupée par des gens qui ont la nationalité française, quelle que soit leur couleur de peau. Ma sympathie pour mon voisin sénégalais n'a rien d'humanitaire, elle procède d'un sentiment de reconnaissance très fort qui souligne mes propres difficultés d'intégration, effectivement liées à la question du travail. Il se trouve que nous avons tous les deux espéré un moment que nous pourrions faire de la recherche et enseigner en France, et que nous avons aujourd'hui tous les deux l'impression que nous trouverions plus facilement du travail ailleurs. Autrement dit, je trouve les remarques de Christian pertinentes, et parfaitement compatibles avec une critique intransigeante de la manière dont le gouvernement envisage les étrangers installés ici. Les philosophes des Lumières ne nous ont-ils pas appris que le regard que porte l'étranger sur une société permet à cette dernière de mieux se connaître ? Aujourd'hui, il y a des étrangers installés en France qui disent qu'ils ne parviennent pas à s'y faire une place, et il y a des Français qui disent exactement la même chose. Je ne sais pas pour les autres, mais en ce qui me concerne, s'il n'y a pas de place pour mon voisin sénégalais, un des universitaires les plus brillants que j'ai rencontrés, cela veut dire qu'il n'y a pas de place pour moi. Pas de quoi s'indigner mais de quoi se mettre en mouvement, effectivement.
Répondre
C
Anne, je ne dis pas que l'indignation ne sert à rien, je dis que l'indignation sans projet tombe dans l'hypocrisie. Quant à ce qui sert, je me permets de te renvoyer au texte d'une jeune amie que j'ai mis en ligne sur mon blogue. Et puis si l'on veut parler politique, parce que c'est un peu de ça qu'il s'agit, il faudrait peut-être sérieusement considérer les raisons pour lesquelles les gens émigrent, et, non seulement quelle est la responsabilité de nos pays dans cette situation (l'indignation) mais qu'est-ce que nous, pays, pouvons faire pour assumer cette responsabilité (projet). Enfin s'agissant des expulsions, si l'on tient que telles ou telles personnes qui sont arrivées en France et qui veulent y rester le puissent (indignation), alors il faut se poser la question de la pérennité de leur situation en France (projet), en d'autres termes qu'elles puissent travailler. C'est me semble-t-il le fond du billet de Christian. Et d'ailleurs, de ne pouvoir travailler, c'est aussi le problème de ton voisin sénégalais, non?
Répondre
A
Justement, si l'on s'oppose aux expulsions, c'est parce qu'on considère qu'elles relèvent d'un mensonge sur la nature du problème à résoudre : la question de l'intégration sociale ne se pose pas qu'aux immigrés ou à leurs descendants. Habitant à la Cité Universitaire Internationale à Paris où je termine mon doctorat, je passe en ce moment beaucoup de temps avec un de mes voisins, arrivé du Sénégal il y a 5 ans après avoir commencé ses études en Tunisie. Il a 29 ans. Ecrivant une thèse de cinéma, ayant publié plusieurs livres et articles, il est invité à aller enseigner dans les meilleures facs anglo-saxonnes mais ne peut s'y rendre parce qu'il n'a même pas de quoi se nourrir et donc avancer l'argent demandé pour ses frais d'inscription. Révolté par la condescendance avec laquelle il est considéré ici tant qu'il n'a pas sorti son CV,  il m'explique qu'un étranger ne peut pas travailler en France et qu'un Noir ne peut espérer y faire une carrière universitaire. Je lui réponds qu'il a toute ma sympathie mais que mes papiers d'identité français et la couleur blanche de ma peau ne suffiront certainement pas à m'obtenir un poste à la fac. La différence, c'est que quand je sors dans la rue, je me fais moins contrôler que lui. Du coup, j'aime autant rester avec lui dans la cuisine, à l'écouter me réciter Alfred de Musset, Victor Hugo et Boris Vian. My point is : on peut dire que l'indignation ne sert à rien (Michel), mais en attendant qu'on me dise ce qui sert à quoi, je remercie toutes ceux et celles qui rappellent quotidiennement que les frontières entre les cultures ne constituent pas le problème n°1 de la société française et que l'Etat pourrait occuper son été de manière un peu plus utile.
Répondre