Moi mon regret ce fut...
Je suis assailli, comme tous ceux qui s'intéressent à la chose publique et plus particulièrement aux questions d'éducation, par les injonctions à protester que nous recevons concernant les enfants sans-papiers et leurs familles. Je m'associerais volontiers à ces protestations si elles venaient du côté de libéraux, c'est-à-dire de gens décidés à assouplir le droit du travail. Notre école a reçu, voici plusieurs années, une vingtaine d'enfants dont les familles tchétchènes étaient en attente de régularisation. Ce fut une expérience passionnante, pour nous comme pour eux. Mais je me souviens parfaitement du message que les adultes avaient à coeur de nous faire passer quand nous avions la chance d'avoir une interprète pour faire le point, dans une classe désaffectée où nous buvions du café et mangions des biscuits. Ils nous disaient, Oui nous sommes reconnaissants à la France de nous accueillir comme elle fait, mais nous voudrions apprendre le français et les assistantes sociales ne trouvent pas à nous désigner de lieu où nous pourrions le faire. Et nous voudrions travailler, et cela nous est interdit. On nous promet des aides qui ne viennent pas, mais cela n'est rien. Notre voeu n'est pas de recevoir des aides mais de pouvoir travailler, de nos bras et de nos mains, et l'on nous fait bien savoir qu'il n'en est pas question.
On parle aujourd'hui d'enfants que la gendramerie vient quérir dans les écoles pour les renvoyer chez eux avec leurs familles. Ils ne sont pas expédiés dans des camps de concentration, mais raccompagnés chez eux avec, si j'ai bien compris, un solide pactole. Et si la seule alternative à ce départ consiste à demeurer dans une France où l'on nous promet un Smic à 1.500 euros, où le droit du travail est tel qu'ils ne trouveront jamais à employer leur force et leur courage, je pense qu'en effet il est sans doute plus digne et plus humain de les renvoyer chez eux.
On nous dit qu'il y a dans ces mesures policières quelque chose de honteux. Sans doute. Mais la honte est-elle si rare? J'ai vu l'hiver dernier, en plein midi, un jeune Africain menotté entre deux ou trois policiers. Il venait d'être pris à vendre à la sauvette de faux sacs et de faux bijoux de Gucci, Vuitton et Dior sur le trottoir de la place Massena. Son seul tort avait été de travailler, sans rien attendre des aides publiques dont nos vignerons, par exemple, ont tellement besoin. Et de ne pas respecter le fameux 'droit d'auteur' qui fait que nos policiers se mobilisent pour la défense des intérêts de Gucci, Vuitton et Dior.
Moi, mon regret, c'est lui...