Legere apud illum
Françoise Testi-Vallée apporte hier à notre rendez-vous du Café de Turin le beau livre de Philippe Lacadée intitulé Le malentendu de l'enfant (Payot Lausanne, 2003), qui s'ouvre par ces lignes:
Ces phrases m'évoquent une étude parue en 1945 dans la Revue du Moyen Age latin (1, 3), intitulée La vie scolaire dans les monastère d'Irlande aux Ve-VIIe siècle. Son auteur, Aimée Lorcin y soulignait que, pour ces moines, faire des études consistait à "lire sous la direction de tel maître (legere apud (illum))". Elle précisait que "C'est seulement lorsque le rayonnement d'une grande personnalité fait accourir autour d'elle un grand nombre de disciples qu'on peut parler, avec quelque raison, d'école au sens strict" (p. 230). Selon elle, "les 'écoles' d'Irlande restent bien fidèles à la tradition de la pédagogie antique, il s'agit toujours d'un contact d'esprit à esprit, de personne à personne" (p. 231).
Le maître de lecture et son élève, à la différence de ce qui se passe en psychanalyse, n'étaient pas seuls, l'un en face de l'autre. Entre eux, il y avait les saintes Ecritures. Mais l'enseignement s'opérait bien dans la relation librement choisie de personne à personne.
Et, pour ce qui concerne l'école, le point décisif ne consiste peut être pas dans la transmission d'un savoir, qui suppose qu'un acteur (le maître) soit plus savant (ou compétent) que l'autre (l'élève). Mais dans le fait que la relation d'enseignement a "pour médiateur le seul usage de la parole", où chacun intervient en son propre nom, même si le maître le fait en reprenant à son compte la tradition, comme héritier et défenseur de celle-ci.
Ainsi, pour qu'un enseignement ait lieu il paraît nécessaire que le maître assume sa fonction d'autorité, qu'il soit l'auteur de ce qu'il dit, ou le sujet de l'énonciation, même si bien sûr ce qu'il dit (l'énoncé) ne diffère guère de ce que d'innombrables autres maîtres ont dit avant lui.