Les visages du monde

Publié le par Christian Jacomino

(i) Dans le texte du monde perçu comme création, la plus petite unité significative (morphème) n’est pas constituée par le platane, ni même par ce platane-ci, mais par un visage du monde.

(ii) Dans un visage du monde, les éléments que je distingue (ce platane-ci, cette pluie de printemps tombant sur un paysage où il ne pleut pas toujours) apparaissent comme les lettres dont se compose l’écriture d’un morphème: les lettres, assemblées dans un certain ordre, produisent du sens, mais ce sens dépend de l’ordre dans lequel s’assemblent ces lettres, autant que de leur choix ; autrement dit, le sens appartient au morphème, se révèle, se décide au niveau de ce dernier, les lettres par elles-mêmes en étant dépourvues.

(iii) Ce qui est créé, chaque fois, ce n’est pas le platane, ni même ce platane-ci, mais un visage du monde, dans lequel chaque chose se trouve figurer comme une lettre figure à l’intérieur d’un mot. Et cela signifie que, pour que le monde existe, il est nécessaire que l’acte de création soit réitéré à chaque instant.

(iv) Dans un visage du monde, le monde s’absorbe tout entier, même s’il présente, bien sûr, d’innombrables autres visages, en rien semblables à celui-ci, et si je sais que ce visage-ci ne se retrouvera jamais.

(v) Reconnaître pour tel un visage du monde, c’est être frappé par l’évidence de sa singularité : ce visage-ci ne s’est jamais présenté, ni ne se présentera jamais plus exactement le même, à moi ni à aucun autre homme, et c’est dans cette mesure que le monde s’y engage (s’y offre) tout entier.

(vi) C’est admettre comme une évidence que ma connaissance du monde ne pourra en aucun cas être complétée, ni mon amour du monde en aucun cas être enrichi par la découverte inévitable d’innombrables autres visages.

(vii) C’est pouvoir affirmer, concernant ce visage, qu’il ne lui manque rien, qu’aussi bien il eût pu être seul, sans qu’il ne nous manque rien et sans qu’il ne manque rien au monde. Sans que la puissance expressive du monde ne souffre d’aucune limitation.

(viii) Les visages du monde sont incompatibles. Chaque visage du monde, au moment où je le perçois, efface (oblitère) tous les autres.

(ix) Reconnaître pour tel un visage du monde, c’est se demander: Pourquoi n’est-il pas le seul? Qu’ai-je à faire des autres?

(x) Le paradoxe du monde comme création réside dans le fait que cette création est innombrable et diverse, sans que, pour autant, il ne manque rien à aucune créature.

Publicité

Publié dans Etudes spirituelles

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article