Un coup de force symbolique

Publié le par Christian Jacomino

Le désir qu'expriment les professeurs de français d'enseigner une culture littéraire qu'ils possèdent à des enfants dont les parents eux-mêmes ne la possèdent pas, ce désir ne peut être jugé a priori innocent. Je veux dire qu'il ne peut pas être placé au-dessus de toute interrogation et de toute critique.

Ivan Illich souligne ce fait étourdissant qu'au IXe siècle

le clergé peut définir ses services en tant que nécessités de la nature humaine, et faire de ce genre de services que lui seul peut fournir une nécessité à laquelle on ne peut renoncer sans compromettre sa vie éternelle (Le travail fantôme, OC vol. 2, p. 155).

Les professeurs ont réussi à nous convaincre qu'on ne peut manquer de connaître et vénérer Molière et les 'grands auteurs' du siècle des Lumières sans compromettre sa qualité de Français. Par ce coup de force symbolique, ils réussissent tout à la fois

- à imposer leur domination symbolique sur l'ensemble de la société,

- à valoriser une culture qu'ils possèdent mais dont ils ne parviendraient (peut-être) pas à jouir aussi bien s'ils ne pouvaient se convaincre qu'elle est enviée par d'autres.

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Publié dans Libéralisme

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F
En réponse à ce texte et à ton commentaire sur mon blog,<br /> http://sadside-melissa.blogspot.com/2006/10/avec-le-temps.html<br /> j'écris ceci :<br /> Christian, je ne suis pas du tout, mais du tout d’accord avec ce que tu écris, (et je suis sûr d’ailleurs que ce n’est pas le vrai fond de ta pensée).<br /> D’abord, y a t-il une culture réelle, et une culture réelle des gens ? <br /> Peut-être voulais-tu dire une culture que l’école souvent rejette. Mais là aussi il faut de la nuance. Je me rappelle avoir eu une altercation violente en conférence pédagogique avec un conseiller qui prétendait qu’on pouvait utiliser « la danse des canards » à l’école parce que cela faisait partie de la culture de nos élèves ce à quoi, bien sûr, je me refuse absolument, et pourtant cela leur aurait servi à s’intégrer dans leur quartier certainement davantage qu’Avec le temps !<br /> Ensuite je pense que tu tiens en trop haute estime le niveau de culture des profs et de culture de caste. J’ai dans ma pratique professionnelle l’occasion de former des gens de niveau bac+3 minimum, et je peux te dire que bien souvent ça ne vole pas haut ! il y a de sacrés gouffres dans la culture générale, et même chez les littéraires. J’aimerais bien un peu plus de culture de caste.<br /> En fait, ce n’est pas d’enseignement de la culture que l’on a le plus besoin dans l’éducation nationale. C’est un problème de passion, et de passage. Beaucoup d’enseignants, peut-être parce qu’ils ne le vivent pas eux-mêmes, ne sentent pas que la culture est une question de vie ou de mort. Et même s’ils tentent de l’enseigner, ce n’est que du vernis de façade qu’ils assènent à grands coups de rouleau au lieu de le passer au tampon. <br /> Ce doit être certainement une question de don. Pour enseigner, il faut être doué. Il faut être un passeur. Passer d’une culture à une autre avec envie, quel que soit le niveau de ce que l’on présente. Pleurer avec ses élèves sur la mort de Mélisande, rire aux éclats sur un gag de Laurel et Hardy. Vivre, tout simplement. Et pour cela il faut être doué. J’ai toujours pensé qu’au fond l’éducation nationale souffre d’un problème de recrutement : on ne cherche à recruter ni les plus motivés, ni les plus doués même dans un domaine pointu Dans le premier degré, ceux qui réussissent le concours ont eu des notes moyennes partout (les mauvaises notes sont éliminatoires) ; des résultats moyens, des dons moyens, une intelligence moyenne. Bien sûr ce n’est qu’une moyenne, et beaucoup se révèlent après coup, car la matière humaine de ces petits les touche, mais souvent à quel prix ! et ils ont si peu d’armes. <br /> Nous nous souvenons tous de ces gens brillants que l’on a croisés au cours de nos scolarités. J’ai écrit un <br /> < http://melissalikos.blogspot.com/2006/10/hommage-mme-ranucci.html> texte <br /> en hommage à mon professeur de Français, mme Ranucci (. Des profs qui nous faisaient vibrer sur Phèdre, ou sur l’élevage des paramécies. C’était pour eux une question de vie ou de mort, et ils nous entraînaient avec eux ; Heureusement qu’il en existe, c’est ainsi qu’on peut s’ouvrir à une autre culture de celle de son foyer, et sortir de la danse des canards...<br /> La surprise et la rencontre est sur tous les chemins. Ainsi quand j’ai écrit ce texte Avec le temps, je ne me doutais pas que j’allais me plonger dans une querelle pédagogique. C’est l’aléa, et le plaisir de l’échange et de la rencontre. Il faudrait le retrouver en éducation.<br />
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C
J'ai entendu sur FC qu'un article savant venait de paraître dont le titre réunissait les noms de Jean Ray, Simenon et Hergé... Imaginez-vous quel succès nous remporterions dans nos classes si nous pouvions consacrer une année à ces 3 noms? Quelle merveille ce serait... Avec 30 ou 35 films du cinéma de cette époque...? Je ne dis pas qu'un quelconque ministre viendrait nous imposer à tous ces 3 noms pour tout programme..., je dis seulement que le prof qui a le goût de cela pourrait y consacrer une année. Comme un autre à Queneau, Prévert et Francis Ponge?<br /> Je n'en veux à personne: Mais quelqu'un peut-il me dire pourquoi nous nous obstinons à nous faire du mal quand nous pourrions nous faire plaisir (et dans le 'nous' il y a bien sûr nos élèves)?
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S
Le choix bien souvent d\\\'une littérature utile et non aimée. Des oeuvres qui permettent d\\\'aborder des points de narratologie ou d\\\'idéologie. Des élèves aussi peu aimés bien souvent ( il faut visiter certaines salles des profs). <br /> Il faut préciser que ce n\\\'est pas le cas de tous les profs. <br />  marie a même eu un prof qui lui a fait lire salinger, et Alex et Gabriel étudiaient les fleurs du mal en première, quand nous nous occupions d\\\'extaits de diderot et de voltaire, sans même avoir VU les livres qui contenaient ces textes! Des amis parlaient de "Jonnhy got his gun", tandis que moi:<br /> le seul film vu au cours de ma scolarité : la règle du jeu, au programme de terminal. <br /> Dégoûté à jamais de ce film. Plusieurs années avant de pouvoir revoir un renoir. Ai vu plus tard "le fleuve" heureusement. Nous n\\\'avions étudié dans renoir que la critique sociale, et uniquement à partir d\\\'extraits vus sur petit écran.Rien de tel pour trouver que le cinéma c\\\'est génial!
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E
Tout-à-fait d'accord avec toi. Et le pire n'est pas quand on donne à voir/ à lire telle ou telle oeuvre, car cela peut s'accompagner d'une recherche de l'élève, ou même l'inverse : l'élève a fait un "travail" (une création, littéraire ou artistique) par rapport à un sujet donné, et après on lit / montre, tu vois, machin (Picasso, Molière, Soulages, Michaux...) il a aussi travaillé dans ce sens, etc. Là encore, on peut se donner bonne conscience en se disant qu'il y a échange. Le pire, c'est pas les profs qui font lire ou voir des "grands auteurs" ou "artistes", non, le pire ce sont ces artistes ou écrivains quand ils prennent une classe et prétendent leur apprendre à écrire, et leur "apporter" la culture, plutôt que d'aider les élèves à travailler leur propre culture et leur langue, et ce dans une attitude colonialiste (jusqu'à vouloir transformer leur langue). Je le vois très souvent, et j'en ai même été un témoin direct :<br /> <br /> voir ici :<br /> <br /> http://www.lescorpsempeches.net/page0/files/9bf1b01879507122d955e5aeca05ca22-2.html
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F
Eh bien donc je plaide coupable, et sans regret !
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