Des compétences, des prérequis, de l'apprentissage

Publié le par Christian Jacomino

Deux façons d’apprendre:
  • - l’une, naturelle, qui s’opère au gré d’une expérience qui n’a pas pour but de vous faire apprendre;
  • - l’autre, volontaire, qui procède d’un effort intellectuel délibéré dont l’apprentissage est le but.
Nous apprenons la langue maternelle de façon naturelle, sans avoir besoin de faire aucun effort, sans y penser et sans même nous en apercevoir. En revanche, on n’apprend pas à piloter un avion autrement que de façon très volontaire.
Dans les deux cas, le résultat peut être décrit en terme de ‘compétences’. Il est beaucoup question de ‘compétences’ aujourd’hui dans la façon dont on pense et on gère les apprentissages scolaires.
J’ai sous les yeux un document ministériel concernant le Programme Personnalisé de Réussite Educative (PPRE). J’y relève, parmi les compétences attendues à la fin de la scolarité à l’école maternelle, celle consistant à ‘rythmer un texte en en scandant les syllabes orales’. Cette compétence ressortit à la maîtrise de la langue orale, en même temps que son acquisition conditionne l’apprentissage de la lecture.
Je l’ai souvent expérimenté: un enfant qui n’est pas capable (1) de répéter un vers de huit syllabes récité par l’adulte, et (2) de le faire en en scandant les syllabes orales, cet enfant n’est pas prêt à apprendre à lire. Et si l’on veut passer outre, forcer le passage, non seulement on court à l’échec (ce qui est tant pis pour nous) mais on fera souffrir le sujet concerné (ce qui est beaucoup plus grave).
Que la chose soit dite me paraît profitable. Un document ministériel identifie cette compétence, il la désigne comme un critère permettant de décider s’il convient d’engager l’enfant de manière résolue dans l’apprentissage de la lecture, ou si ou contraire il est préférable d’attendre, de prendre des précautions. Il est raisonnable de penser qu’ainsi on évitera des maladresses et des dégâts.
Que faire pourtant quand on constate qu’un enfant n’a pas acquis cette compétence au moment où on l’attend, c’est-à-dire à la fin de la scolarité maternelle?
Faut-il lui apprendre à ‘rythmer un texte en en scandant les syllabes’? On peut toujours s’y essayer, de façon prudente, respectueuse et discrète. Mais à la condition de bien se souvenir que les enfants qui savent le faire, eux, l’ont appris au sein du milieu familial, dans l’expérience quotidienne des échanges oraux, c’est-à-dire de façon naturelle.
La lecture orale et collective de comptines, de poèmes et de chansons, telle que nous la pratiquons dans nos ateliers ‘Voix Haute’, tend à rapprocher l’apprentissage de la langue des conditions naturelles que la plupart des enfants trouvent dans leurs familles. J’aimerais que l’on dise que c’est une ‘médecine naturelle’ ressortissant à un souci écologique.

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Publié dans Lire en atelier

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J
Il y a toujours quelque chose de sidérant dans la pensée d'I. Illich. Merci, Michel, pour ces fragments, qui me déconcertent. Je vais essayer d'aller un peu plus loin pour mon propre compte.
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B
phrase qui m'a toujours laissée perplexe. Quels autres adultes ayant quelque chose à se dire un enfant non encore scolarisé peut-il écouter ?<br /> les parents devraient ils rester muets ?
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M
Ivan Illich appelle "vernaculaire" l'apprentissage que tu nommes ici naturel. Et il distingue la langue vernaculaire de ce qu'il appelle la langue maternelle enseignée (cf. "Vernacular Values:The Imposition of Taught Mother Tongue"). Illich dénonce comme toi la fausse évidence selon laquelle "la lecture [serait] , par sa nature, une activité muette qui devrait habituellement être conduite de façon privée". Cependant pour lui, l'apprentissage familial de la langue (au moment où celle-ci redevient vernaculaire, c'est-à-dire au moment où la langue couramment pratiquée dans la famille devient la langue enseignée contre les langues vernaculaires aux générations précédentes) n'est pas plus naturel que l'enseignement de la langue prodigué dans les écoles: "de plus en plus la langue maternelle est enseignée non par des agents rétribués à cet effet mais par les parents, à titre gratuit. Ces derniers privent leurs enfants de leur dernière possibilité d’écouter des adultes qui ont quelque chose à se dire."
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