De la lecture comme activité collective
Je rattrappe avec beaucoup de retard un billet que Michel a publié le 27 juillet sur l'incontournable Bibliothécaire, intitulé Déclin de la lecture littéraire aux Etats-Unis. Nos ateliers 'Voix haute' se donnent pour but de concevoir des programmes tendant à enrayer le déclin de la lecture littéraire, avec toujours comme principe directeur l'idée de faire passer la lecture littéraire du mode visuel et solitaire à un mode oral et collectif. D'abord pour les enfants.
Dans beaucoup de familles, il arrive encore qu’on commande à l’enfant : Va lire ! Et l’enfant comprend alors, non seulement qu’il doit lire, mais qu’il doit le faire dans certaines conditions contraignantes de solitude et de silence qui supposent qu’il aille s’enfermer dans sa chambre. Si bien que, lorsqu’un enfant refuse la lecture, il est important de se demander si son refus concerne la fréquentation des textes, ou bien plutôt les conditions de solitude et de silence auxquelles les pratiques de lecture sont le plus souvent associées. Il m’est arrivé de m’adresser à des enfants incapables d’écouter la plus simple histoire du début à la fin, de répéter avec moi une courte poésie, et même de chanter. Leur angoisse, la terrible méfiance qu’ils avaient acquise au fil de l’expérience avec le monde adulte les empêchaient provisoirement de le faire. Mais de tels cas sont heureusement exceptionnels. Dans l’immense majorité des cas, un enfant ne refuse pas de partager une lecture. De vivre la lecture comme une activité collective. C’est-à-dire comme un jeu.
La question stupéfiante qu’on en vient inévitablement à se poser, lorsque l’on considère le fonctionnement ordinaire de l’école et du collège, est celle de savoir pourquoi il paraît si difficile d’admettre que la lecture puisse être cela aussi, puisse être cela d’abord : une pratique collective, un échange convivial (on lit ensemble comme on partage un repas, ou juste un goûter), un jeu.
La principale inégalité sociale ne concerne pas aujourd’hui l’argent ni les biens matériels ; elle concerne le langage. L’enfant favorisé n’est pas celui dont les parents sont le plus riches, ni celui qui habite Nice plutôt qu’une banlieue ouvrière dans le nord de la France. C’est celui à qui l’on parle et qu’on écoute parler. Et c’est celui avec qui les adultes qui l’entourent partagent des lectures (comme ils partagent, aussi bien, le plaisir de regarder la télévision et de commenter ce qu’ils ont vu). Quand l’école se propose de réduire les inégalités sociales, c’est à cette inégalité linguistique qu’il faut songer d’abord. Mais les enseignants sont-ils bien convaincus de la valeur du diagnostic sur lequel s’accordent aujourd’hui les meilleurs spécialistes, non seulement en France mais partout ailleurs dans le monde ? Ou ne visent-ils pas toujours ailleurs, toujours plus haut, sans voir qu’ils manquent l’essentiel, que pour beaucoup d’enfants qu’ils ont en charge d’instruire le socle linguistique et culturel continue de faire défaut ?
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