Une unanimité conservatrice
Pierre Boulez, en 2005:
"Ce qui me gène dans l’engagement politique des intellectuels en général, c’est qu’il y a une certaine motivation idéologique. Mais il n’y a aucun contenu réel. S’engager pour un projet politique, c’est très honorable, mais ne pas s’occuper, dans le même temps, de renouveler les institutions musicales, c’est un manquement. Pour moi, l’engagement consiste à essayer de rénover la société dans ce que vous connaissez" (cité par Philippe Olivier, Pierre Boulez. Le maître et son marteau, Hermann, 2005, p. 170).
Je pense, bien sûr, à l’école. Nos ‘grands intellectuels’, ceux qui ont dominé la scène culturelle de notre pays dans la seconde moitié du 20e siècle, étaient presque tous des professeurs. Ils se sont préoccupés de ce qui se passait chez Renault, en URSS, chez Sade, chez Masoch, en Chine, dans les romans de Raymond Roussel et ceux de Kafka, dans les prisons et les asiles psychiatriques. Ils ont remis en question, semble-t-il, tous les dogmes sur lesquels reposait la tradition. Pas un tabou que leur nietzschéisme de gauche n’ait attaqué, réfuté, tourné en ridicule. Sauf deux. Le premier, que l’enfant soit voué à l’école le plus longtemps possible. Le second, que cette école soit entièrement contrôlée par l’état le plus centralisé. La libéralisation qu’Ivan Illich appelle de ses vœux dans Une société sans école (trad. fr., 1971) n’intéresse aucun d’eux. Sauf erreur de ma part, ils ne lui accordent pas un moment d’attention. Pas une ligne, pas un regard. L'école est le sujet sur lequel Georges Pompidou et Jean-Paul Sartre sont finalement d'accord. Sur lequel Philippe Sollers lui-même n'a rien à dire (si ce n'est, peut-être, que les professeurs ont bien tort de négliger le latin, et qu'à aucun prix nous ne devons renoncer à l'accent circonflexe sur le u de voûte). Et cette unanimité conservatrice paraît tellement naturelle que je ne sache pas que qui que ce soit en France l’ait jamais soulignée. Cela tient du prodige.
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