Changer le monde
Michel me lit assez pour formuler une critique à propos de ce que j’écris. Pour émettre une réserve qui suffit à me donner l’envie et l’occasion de m’expliquer peut-être mieux. Quand j’indique que ‘Je ne crois pas à la littérature de ceux qui pensent sauver le monde, le racheter’, je prête au malentendu, en effet. Car j’ai l’air d’ironiser sur l’attitude et le désir de ceux qui veulent changer le monde, ce qui n’est pas ma position. Je ne veux pas dire qu’il n’y aurait pas de sens à vouloir sauver le monde, à tout le moins l’améliorer, chacun pour soi. Ma position consiste plutôt en ceci que :
primo – je conteste que l’écriture littéraire ait le pouvoir de changer le monde davantage qu’aucune autre pratique sociale. L’écriture littéraire est dans le monde, comme toutes les autres activités sociales, et elle ne confère pas à celui qui la pratique (l’écrivain) une position de juge ou d’arbitre. Il ne suffit pas d’être dans l’écriture et dans la pauvreté matérielle qui s’attache le plus souvent à la condition d’écrivain, et dans la solitude morale, pour avoir droit plus qu’aucun autre à traiter d’imbéciles ceux qui font le métier de politique, de banquier, d’ingénieur ou de simple commerçant [pour la manière selon laquelle les mécanismes de commerce ont changé le monde, voir par exemple Marchands et banquiers du moyen âge, de Jacques Le Goff en Que sais-je?];
secondo – je pense que pour changer le monde, il faut commencer par le comprendre et l’aimer comme il est. F. Ponge aurait dit qu’il faut commencer par l’approuver. Et ceux qui se vantent de ne voir que des défauts au capitalisme, au libre-échange, à la mondialisation, à la domination planétaire de la technique, ceux-là bien sûr ne risquent pas de changer le monde. Ils nous engluent au contraire dans ce qu’il a de plus médiocre.
Deux citations, enfin, tirées de Jean, parfaitement contradictoires et géniales, avec lesquelles on ne finit pas de s’expliquer :
(1) Dieu en effet a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, l’Unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. Car Dieu n’a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui (Jn3.16-17).
(2) N’aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui, parce que, de tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux, et la forfanterie des biens – rien n’est du Père, mais cela est du monde (1Jn2.15-16).
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