Prendre la parole (de l'Autre)

Publié le par Christian Jacomino

Cher François Bon,

Je pense bien en effet qu'il n'y a pas lieu d'opposer ateliers de lecture et ateliers d'écriture. Ou qu'il n'y a pas matière. Et c'est bien en cela que consiste le prodige sur quoi j'essaie d'attirer l'attention. Que d'abord on imagine qu'il y aurait, d'un côté la parole des autres (les auteurs que l'on lit), et de l'autre la sienne, qu'on tire de son fonds propre et qui adviendrait dans l'écriture davantage peut-être, et mieux, qu'elle ne fait au gré des usages oraux.

Or, l'expérience pédagogique m'a montré qu'il n'en va pas ainsi. Que prendre la parole, pour un enfant ou un adolescent, c'est prendre d'abord la parole de l'Autre. La parole du sujet vient toujours en réponse (comme je fais ici). De son fonds propre, il ne vient rien. Rien qui soit parole. Rien, même tu, qui soit de l'ordre du langage (une photo, p. ex.). Et il se trouve que beaucoup d'enfants et adolescents sont, dans une certaine mesure au moins, privés de la parole de l'Autre. De ces sujets humains - nos semblables, nos frères - il ne suffit pas de dire qu'ils ne sont pas instruits (nourris) de manière suffisante. Il faut dire que, dans une certaine mesure au moins, ils sont privés de parole. De la leur propre en même temps, et dans la même mesure, que de celle des autres. Et c'est pour eux d'abord que nous devons imaginer des formes d'atelier, toujours renouvelées, qui soient tout à la fois de lecture et d'écriture. Ce que tu fais, et que je m'efforce de faire aussi, par l'autre bout.

Connais-tu les travaux du Cien (Centre Interdisciplinaire sur l'Enfant)? J'ai trouvé écho à mes préoccupations dans les publications de ce groupe. La lecture, en particulier, du bel ouvrage de Ph. Lacadée intitulé Le malentendu de l'enfant (2003) m'a permis de concevoir ce que je désigne ici comme "prodige" de façon plus claire.

Amitiés,

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Publié dans Lire en atelier

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R
La dimension de l'autorité, non celle de l'écrivain, mais de l'autorisation elle-même par laquelle il crée et articule son style est au coeur de la question. C'est, il me semble, quelque chose qui est au fondement de la transmission, non pas de la culture, d'un discours véhiculé, mais de la transmission au sens du relais, de la main tendue, bref, un point d'appui dont on ne saurait se passer sans y perdre, la parole précisément. En ce sens la lecture donne la parole comme la promesse de son acte. Tu connais la définition des Ecrits de Lacan ? pas-à-lire. Le premier sens augure le deuxième. Le "pas" de plus à faire c'est qu'au-delà du "lire" il y a le créatif, la reprise. J'ai mis du temps à me rendre compte à quel point le "faire comprendre" de l'éducation était une injure à la créativité, à la prise de parole pleine - celle qui trébuche librement, mais avance. Je trouve ton travail admirable. <br /> Tu sais que je m'intéresse à la Réticence, et bien je considère que la prose réticente, parfois agaçante, est une promotion de la prise de parole, mais peut-être de celle qui manque à l'Autre (cet Autre qui a pris du plomb dans l'aile)...<br /> A suivre.
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