Prendre la parole (de l'Autre)
Je pense bien en effet qu'il n'y a pas lieu d'opposer ateliers de lecture et ateliers d'écriture. Ou qu'il n'y a pas matière. Et c'est bien en cela que consiste le prodige sur quoi j'essaie d'attirer l'attention. Que d'abord on imagine qu'il y aurait, d'un côté la parole des autres (les auteurs que l'on lit), et de l'autre la sienne, qu'on tire de son fonds propre et qui adviendrait dans l'écriture davantage peut-être, et mieux, qu'elle ne fait au gré des usages oraux.
Or, l'expérience pédagogique m'a montré qu'il n'en va pas ainsi. Que prendre la parole, pour un enfant ou un adolescent, c'est prendre d'abord la parole de l'Autre. La parole du sujet vient toujours en réponse (comme je fais ici). De son fonds propre, il ne vient rien. Rien qui soit parole. Rien, même tu, qui soit de l'ordre du langage (une photo, p. ex.). Et il se trouve que beaucoup d'enfants et adolescents sont, dans une certaine mesure au moins, privés de la parole de l'Autre. De ces sujets humains - nos semblables, nos frères - il ne suffit pas de dire qu'ils ne sont pas instruits (nourris) de manière suffisante. Il faut dire que, dans une certaine mesure au moins, ils sont privés de parole. De la leur propre en même temps, et dans la même mesure, que de celle des autres. Et c'est pour eux d'abord que nous devons imaginer des formes d'atelier, toujours renouvelées, qui soient tout à la fois de lecture et d'écriture. Ce que tu fais, et que je m'efforce de faire aussi, par l'autre bout.
Connais-tu les travaux du Cien (Centre Interdisciplinaire sur l'Enfant)? J'ai trouvé écho à mes préoccupations dans les publications de ce groupe. La lecture, en particulier, du bel ouvrage de Ph. Lacadée intitulé Le malentendu de l'enfant (2003) m'a permis de concevoir ce que je désigne ici comme "prodige" de façon plus claire.
Amitiés,