De la lecture intensive
L’école se donne pour but de former des lecteurs autonomes. Pourtant
(1) il n’est pas du tout certain que les pratiques autonomes soient les seules adoptées par le lecteur expert, ni même qu’elles occupent la place la plus importante dans la totalité du temps qu’il consacre à la lecture. Si, en effet, les professeurs de lycée ne prescrivaient pas Montaigne ou Racine à leurs élèves, et s’ils ne commentaient pas les œuvres de ces auteurs en classe, autrement dit si la classe de français ne fonctionnait pas de facto, pendant une certaine partie de son temps au moins, comme un atelier de lecture intensive, il est probable que les lecteurs de ces maîtres français ne seraient guère plus nombreux aujourd’hui que ceux de Properce ou de Juvenal. Et quant à la lecture des grands quotidiens nationaux, dont on sait que le public qui s’y adonne est en France le plus diplômé, elle présente de toute évidence plusieurs caractéristiques de la lecture intensive, à savoir qu’on lit des chroniques, des articles, des études pour pouvoir en parler (les faire parler, les décrypter, les commenter), avec d’autres qui les ont lus le même jour, et cette lecture est directement liée au fonctionnement politique et social, dans lequel les citoyens que nous sommes sont quelquefois amenés à se prononcer;
(2) ce n’est pas parce que le lecteur expert est capable de pratiques autonomes, que l’élève doit "apprendre non plus en écoutant mais uniquement en lisant", et que donc l’école doit l’enfermer dans un rapport strictement silencieux, solitaire et visuel à l’écrit.
L’idée d’atelier de lecture repose sur l’hypothèse selon laquelle l’habitus de la lecture intensive favorise considérablement l’apprentissage de la lecture, et que, par suite, une bonne pédagogie de la lecture est celle qui vise à reproduire, dans un temps et un espace réduits, un peu donc comme en laboratoire, quelques-unes au moins des conditions de la lecture intensive. La lecture orale (ou partagée) est la première de ces conditions.
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