La sieste avec Borges
Il était tôt, l'après-midi, quand nous sommes arrivés à Saorge, et je me suis retiré pour faire la sieste dans une des deux grandes pièces inondées de lumière qui ouvrent, du haut de la façade de la ville qui domine la route, sur le vide immense.
Italo Calvino devait connaître Saorge, et j'imagine que ses Villes invisibles lui doivent quelque chose.
Sans du tout calculer que ma visite dans cette ville serait marquée du signe argentin, j'avais emporté Le livre de sable (Gallimard, coll. "Du monde entier", 1978) de Jorge Luis Borges et j'ai relu plusieurs contes, à demi somnolant, dormant même tout à fait par moments, pour me réveiller au bon soleil et reprendre aussitôt le livre que je n'avais pas ouvert avant cela depuis bien des années mais dont sans doute mon inconscient avait enregistré de longues pages, celles-ci venant se confondre ainsi à la mémoire de mon propre passé. Et ce matin, je recopie les passages que j'ai alors cochés au crayon (encore que je me souvienne à peine de l'avoir fait).
Dans Le Congrès:
"Je crois avoir déjà dit que Wren, en échange des leçons d'italien que je lui donnais, m'avait initié à l'étude infinie de la langue anglaise. Il laissa de côté, dans la mesure du possible, la grammaire et les phrases fabriquées à l'intention des débutants, et nous entrâmes de plain-pied dans la poésie, dont les formes exigent la concision" (p. 45).
Puis:
"Les mots sont des symboles qui postulent une mémoire partagée" (p. 53).
Dans There are more things:
"Au lieu d'un toit en terrasse, il y avait un toit d'ardoise à deux pentes et une tour carrée ornée d'une horloge qui semblait vouloir écraser les murs et les fenêtres mesquines. Enfant, j'avais pris mon parti de ces laideurs comme on accepte ces choses incompatibles auxquelles on a donné le nom d'univers, du seul fait qu'elles coexistent" (p. 56-57).