Une belle matinée pour qui?
Relu la nouvelle de Marguerite Yourcenar intitulée Une belle matinée, dont on peut s’étonner que son éditeur, dans la collection Folio Junior où elle paraît, la recommande "à partir de 11 ans". Plus loin enfin:
Beaucoup d’ouvrages sont ainsi recommandés par les éditeurs à des publics trop jeunes. Et cette erreur est toujours dommageable. Car elle entraîne des échecs, des déceptions. On ne voit pas bien dans quel arrondissement de Paris vivent ces directeurs de collections, quel genre de familles ils fréquentent, pour s’imaginer qu’un enfant de 11 ans puisse se débrouiller par ses propres moyens d’un texte comme Une belle matinée. Ou plutôt, on imagine bien, mais on se dit qu’ils pourraient faire un effort pour en sortir quelquefois, de cet arrondissement, et fréquenter d’autres milieux. Que la pratique de telles excursions devrait faire partie des exigences de leur métier. Car ils apprendraient ainsi que la plupart des enfants de cet âge n’ont aucune chance devant un tel texte. Qu’ils sont battus d’avance. Qu’ils le poseront sans avoir atteint la page 10. Et que, même si "Le droit de ne pas finir un livre" fait partie de ceux "imprescriptibles du lecteur" selon Daniel Pennac, ils retireront de cette tentative avortée un sentiment désagréable qui ne les encouragera pas à tenter de sitôt une nouvelle expérience de lecture.
Ce qui est d’autant plus regrettable que l’œuvre ici en question est une authentique merveille. Un texte magique. Composé par une vieille dame au somment de son art (Marguerite Yourcenar avait 79 ans quand il parut pour la première fois en 1982).
Le personnage principal est un gamin de douze ans qui vit au 17e siècle, à Amsterdam, dans une maison dont il n’est pas dit que c’est un bordel, sans qu’il soit pour autant superflu de le comprendre. Et il me paraît incontestable que beaucoup de jeunes lecteurs et de jeunes lectrices n’auront pas envie de le savoir. De s’occuper de cela. Comme, de la même manière, la question de l’homosexualité et du travestissement est au cœur du propos, entrant pour beaucoup sans doute dans le charme du texte (celui, du moins, qu’il revêt à nos yeux d’adultes). Mais il me paraît hors de doute que beaucoup d’enfants n’auront pas envie de la démêler d’entre les mots. D’y aller voir.
Ou alors, faudrait-il ajouter à la recommandation paratextuelle qu’il n’est peut-être pas prudent pour un enfant de 11 ans de s’y coller tout seul. Que l’aide d’un adulte paraît ici requise.
Demandons-nous d’ailleurs comment Lazare, notre jeune héros se débrouille pour entrer dans la lecture de Shakespeare sans être presque jamais allé à l’école (pas plus que n’y était allée l’auteur, on s’en souvient).
Il a la chance de rencontrer un vieil acteur, Herbert Mortimer, qui occupe une chambre tout en haut du bordel, et qui s’y donne la lecture à lui-même, des nuits entières, jusqu’à ce que Lazare, n’y tenant plus, pousse la porte. Herbert alors, entouré de bougies
- Tu sais lire. Donne-moi la réplique; ce sera plus gai.
Ce fut plus gai, en effet, car ils riaient beaucoup tous les deux, quand Lazare se trompait, ce qui arrivait souvent. Il ne savait pas si bien que cela lire la lettre imprimée (p. 20).