Principe de dissociation

Publié le par Christian Jacomino

Le modèle de Gough dissocie, sur le versant de la lecture, le déchiffrement de la forme écrite (D) et la compréhension à l’oral de l'énoncé (C).
Précisons néanmoins que C et D ne sont pas symétriques. Car un analphabète n'est nullement empêché de comprendre la forme linguistique d’un énoncé dont un autre lui fait la lecture; ce qui revient à dire que C peut se passer de D. Tandis que nul ne peut déchiffrer un énoncé, même bref, sans du tout le comprendre, certains mots ne pouvant être reconnus que de façon globale (ou par voie d’adressage) (par ex. les mots femme ou monsieur), ce qui revient à dire qu’en français au moins D ne peut pas se passer de C.

Quand il s’agit de lire non plus une phrase mais un roman, la compréhension impliquée ne concerne plus seulement la reconnaissance des mots mais le traitement des informations fournies un chapitre après l’autre. Je n’arriverai pas au bout d’Anna Karénine si je ne me souviens pas de ce qui s’est passé dans les chapitres précédents. Et pour que je m’en souvienne, il faut que je l’aie compris.

La même dissociation s’applique au versant de l'écriture, l’acte supposant la production d’une forme linguistique, dont la tâche revient à l’auteur, et le codage orthographique de cette forme, dont la tâche revient au secrétaire, entendu que ces deux acteurs (auteur et secrétaire) peuvent être réunis dans la même personne ou rester séparés.

Une autre dissociation encore (dont je n’ai pas tenu compte dans ma thèse mais qui était au cœur de mes petits travaux sur Gaston Leroux) : celle qui concerne l’histoire et le récit. Nous reprenons cette distinction de G. Genette. Grâce à lui nous pouvons concevoir que le lecteur d’un roman a nécessairement affaire à une histoire et à un récit. Mais est-il bien clair pour autant que, sur le versant de la production, il a fallu à l’auteur inventer une histoire puis en faire le récit? Autrement dit, est-il bien clair que l’histoire fait l’objet d’une élaboration au même titre que le récit? Ainsi, quand nous parlons du style d’un auteur, ou de son écriture, avons-nous bien en tête que l’histoire qu’il compose possède un style (une écriture) qui lui est propre aussi bien que le récit?

L’attitude scriptocentriste est celle qui consiste à écraser (nier) ces distinctions, sur le versant de la lecture comme sur celui de l’écriture. Or, en quoi notre système d’enseignement est-il tenu par le scriptocentrisme?

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Publié dans S.A.D.E.

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