Un mythe - Entre Vyasa et Ganesha
Jack Goody (dans La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Minuit, 1979), examine d’un point de vue anthropologique le bouleversement que l’écriture produit dans le rapport du sujet à la langue. Et il indique que
Il apparaît ainsi que l'écriture présente 2 grandes fonctions:
(1) fonction mnémonique: l'écriture sous cet aspect ne produit rien, elle permet seulement de stocker du discours. De la parole est conservée grâce à elle sous une forme inerte (muette), dans l'attente qu'un jour l'auteur lui-même, ou un lecteur de hasard vienne la ranimer [lui redonner souffle. Je songe au baiser sur la bouche donné par le Prince charmant à
(2) fonction génétique: l'écriture fait du texte le lieu et le résultat constatable d'une production sophistiquée, d'un travail à la fois subtil et forcené dont la parole orale n'offrait pas la possibilité.
Cette distinction, posée tout près de nous par un savant, n'est pas nouvelle. Nous allons voir qu'elle traverse l’histoire de la culture indo-européenne. A ceci près que nous privilégions aujourd'hui la fonction génétique, tandis que la position classique consiste à restreindre l'écriture à sa fonction mnémonique. Voyons comment.
Le mythe est présenté dans le prologue du Mahabharata (poème que nous citons dans l’adaptation qu'en a donné Jean-Claude Carrière):
- J’ai entendu dire qu’on cherchait un scribe pour le grand poème du monde. Eh bien, me voici.
- Es-tu vraiment venu pour écrire mon poème?
- Je te l’ai dit.
- Sur l’ordre de qui? demanda Vyasa.
Ganesha se permit une légère hésitation avant de répondre. Il ouvrit son grand livre à la première page, il plaça son encrier près de lui. Puis il dit:
- Brahma m’a envoyé vers toi.
Vyasa se prosterna jusqu’à la terre en entendant le nom du créateur. Ganesha arracha sa défense droite, celle dont il se servait pour écrire, il la trempa dans l’encrier. Après quoi, la main suspendue, il dit à Vyasa:
- Je suis prêt, tu peux commencer, mais je te préviens: ma main ne peut pas s’arrêter pendant que j’écris. Tu dois dicter sans une hésitation, sans un arrêt.
Vyasa se redressa et s’assit auprès du dieu en lui disant:
- De ton côté, avant d’écrire, tu dois d’abord comprendre le sens de ce que je dis.
- Compte sur moi (p.22).
Nous constatons d’abord une répartition des rôles entre celui que nous considérerions aujourd’hui comme le véritable auteur de l’épopée, Vyasa, et celui qui remplirait auprès de lui la fonction de secrétaire, Ganesha. Curieusement, Ganesha est un Dieu qui possède un talent, un savoir-faire technique de caractère artisanal qui manque à l’homme et qu’il vient mettre à son service. Vyasa, de son côté, est un auteur d’un genre particulier. Il va de soi qu’il n’est pas l’inventeur de l’épopée, mais plutôt le dépositaire de la longue tradition orale qui l’a produite.
Pour qu’un dieu soit convoqué à le transcrire, il faut que le poème possède une valeur considérable. Mais cette valeur ne tient pas à ce qu’il serait l’œuvre originale d’un artiste au génie singulier. Vyasa, son auteur, n’est pas Rimbaud. Il ne se soucie pas de fonder un nouvel "art poétique". S’il a de l’orgueil - et il en a sans doute -, Vyasa ne le met pas à rompre avec le passé mais à le porter en lui. A en être le dépositaire. Comme la mémoire vivante. Il n’est pas du tout impossible qu’il ait arrangé quelque épisode de l’épopée d’une façon qui lui soit propre, plus inventive et plus conforme à son goût. Mais cela n’a en fait aucune importance. On ne distingue pas le mythe lui-même de la version qui en est donné. Comme, selon Freud, on ne distingue pas le rêve de son récit. Vyasa sans doute serait incapable de dire quelle est sa propre part (d’invention) dans l’œuvre qu’il s’apprête à livrer à Ganesha. La principale vertu de Vyasa (si l’on veut bien entendre ce mot dans son sens classique, qui inclut tout à la fois le courage, la force physique et la sagesse) consiste en sa mémoire. Et, à présent, Vyasa est prêt à restituer l’épopée qu’il a nourrie depuis bien des années à l’intérieur de son corps et de son âme, à s’en défaire comme une femme de l’enfant qu’elle porte, ou un vieillard de son legs. [Voir la notion de "patrimoine vivant", telle qu'elle a cours au Japon. L'UNESCO élabore une Convention sur le patrimoine immatériel, dont l'un des articles concerne les Trésors humains vivants.]
Et le dieu enfant accepte de l’aider, mais il pose une condition: Vyasa ne devra pas hésiter. Autrement dit, il faut que la dictée soit pure, et non point l’occasion d’aucune élaboration textuelle, c’est-à-dire d’aucune entreprise ouvrière. Et, de façon symétrique, Vyasa exige de son côté que Ganesha n’écrive rien sous la dictée qu’il n’ait déjà compris, c’est-à-dire dont le sens ne lui ait déjà été livré par la parole de l’auteur, rendu accessible par elle, et comme transparent.
Ainsi voyons-nous que le mythe valorise l’écriture, puisqu’il en confie la tâche à un dieu. Mais que, dans le même temps, il en restreint considérablement le champ et la légitimé, en réduisant son rôle à celui de simple transcription. L’écriture vient au secours de la mémoire et de la parole par laquelle cette mémoire se livre. Mais à aucun moment elle ne doit prétendre rivaliser avec elles, partager leur pouvoir. Le dieu déchoirait en acceptant que sa main soit freinée un seul instant par un effort d’élaboration artificielle, artificieuse. Et il déchoirait aussi en acceptant de transcrire des énoncés qu’il ne comprendrait pas, c’est-à-dire qu’il ne serait pas en mesure déjà de restituer oralement, à la seule écoute de la parole de l’auteur, et de commenter.