Quelle observation raisonnée de la langue?
Luc Cédelle enquête (dans le Monde de l’éducation de ce mois de septembre) sur l’expérimentation baptisée ‘Savoir Lire, écrire, compter, calculer’ (SLECC) qu’initie un collectif d’enseignants ‘antipédagogistes’ avec le soutien du ministère. Une enseignante engagée dans l’expérimentation témoigne de ses motifs. L. Cédelle indique :
« A la source de son engagement : ‘le constat des déficits des élèves en français’, qu’elle attribue aux prescriptions officielles. Non seulement en apprentissage de la lecture, mais aussi en grammaire avec l’ORL (observation réfléchie de a langue), qui équivaut selon elle à interdire la traditionnelle leçon » (p. 43).
Les ‘antipédagogistes’ ont toujours l’air de dénoncer des innovations aventureuses. Ils voudraient quant à eux revenir à un socle plus sûr et plus traditionnel de savoir. Or, si l’on considère la notion d’ORL, il est remarquable qu’elle ne présente aucun caractère aventureux ni particulièrement moderniste. Quelle est donc, en effet, la prise de parti théorique qui préside à la démarche d’un Maurice Grevisse, auteur de l’inépuisable Bon usage? C'est celle de 'l'esprit scientifique' lui-même, cher à Gaston Bachelard. Car E. Grevisse déduit la règle de l’exemple. Autrement dit, il part de l’observation minutieuse, raisonnée, des faits de langue dans les usages écrits (qui sont les plus facilement constatables) pour tenter d’en induire certaines régularités. Dans sa préface à la 6e édition (1955) du Bon usage, le professeur Fernand Desonay indique :
« Que la langue écrite, qu’influence d’ailleurs la langue parlée, soit en perpétuel devenir, nul grammairien n’en disconviendra. Encore le mécanisme des règles est-il agencé, dans trop de manuels, avec une si intransigeante rigueur qu’on hésiterait parfois à s’appuyer sur l’autorité plus souple du parfais styliste. »
Notons tout d’abord qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir une conscience distincte des règles de grammaire de la phrase pour comprendre les phrases qu’on entend, ni pour en produire à l’oral de correctes. Pas plus qu’il n’est nécessaire de connaître la grammaire du texte pour comprendre et produire des discours. Est-ce à dire que ces connaissances seraient inutiles à l’élève? La réponse diffère aussitôt qu’on considère, non plus les productions orales mais les productions écrites. Car, dans ce cas, la grammaire de la phrase revêt une importance évidente, incontournable, que n’a pas la grammaire du texte.Il y a en effet des fautes d’orthographe qu’on ne peut pas éviter sans avoir une conscience claire des règles grammaticales (et en particulier de la nature grammaticale des mots que l'on emploie (ie. leurs catégories)). Ce sont celles d’abord qui concernent les désinences muettes (le s du pluriel à la fin des noms et adjectifs, certaines flexions du verbe). Celles ensuite qui consistent à mettre un s au pluriel des verbes, et un –nt à celui de certains noms (soit à ne pas reconnaître le verbe du nom et de l’adjectif). Et ce sont celles enfin qui tiennent au contour du verbe à l’intérieur de la phrase.
Un enfant qui n’est pas capable d’entourer le verbe ne peut pas non plus écrire correctement Il l’a vu. Et comme même les plus audacieux partisans d’une réforme de l’orthographe n’envisagent pas d’accepter jamais une graphie comme *Il la vu, alors nous ne pouvons pas accepter non plus que la grammaire du texte prenne le pas sur celle de la phrase. CQFD…
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