[Cette note est ancienne de plusieurs années. Je la repêche dans les archives de Cercamon qui l'avais hébergée alors que je n'avais pas de site. Elle est un peu dure, un peu provocatrice, disais-je alors, mais elle continuait d'occuper ma mémoire. Et elle me paraît toujours d'actualité.]
1.
À propos de saint Louis, François de Sales rapporte que: "Il servait fort souvent a la table des pauvres qu'il nourissoit, et en faisoit venir presque tous les jours trois a la sienne, et souvent il mangeoit les restes de leur potage avec un amour nonpareil. Quand il visitoit les hospitaux des malades (ce qu'il faisoit fort souvent), il se mettoit ordinairement a servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, comme ladres, chancreux et autres semblables, et leur faisoit tout son service a teste nue et les genoux a terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les cherissant d'un amour aussi tendre qu'une douce mere eust sceu faire son enfant" (Introduction à la Vie dévote).
Où nous voyons que l'homme pieux s'adonnait à ses oeuvres avec l'âme tranquille. Car c'était pour lui une donnée de base que le Royaume de Dieu n'était pas de ce monde (Jn 18,36); que ce monde-ci était comme un jouet dans les mains de Satan et qu'il le resterait jusqu'au Jugement dernier, où la volonté de Dieu s'accomplirait enfin "sicut in caelo et in terra"; et que, par conséquent, il ne lui était permis d'y mettre aucun espoir. Il ne pouvait se figurer être cause de rien, fût-il riche comme Crésus, lui qui était une créature faite de chair et de sang. Il savait qu'il ne lui appartenait pas de 'guérir' la misière du monde, qu'eût-il seulement imaginé de le faire, il aurait basculé dans la faute.
Aujourd'hui il n'en va plus de même. Sans doute nous arrive-t-il encore de concevoir que Dieu est bon, mais c'est dans la mesure où l'on nous dit qu'il regarde aux déshérités, qu'il leur accorde une sorte de préférence paradoxale et terrible, et que nous voulons bien le croire. Mais cela revient à soumettre son infinie bonté à la mesure de notre jugement et, ainsi, à commettre un blasphème.
2.
Pour un Chrétien du Grand siècle, le premier commandement reste celui de la foi, et il faut que ce soit Dieu qui lui désigne les pauvres. Ceux-ci représentent à ses yeux comme des occasions très précieuses de salut. Or telle idée d' 'occasion' aujourd'hui nous révolte. Nous songeons bien à secourir les foules de malheureux qui couvrent la planète, que les écrans nous montrent, mais c'est seulement parce que nous pensons avoir comme une dette envers eux, que nous nous croyons coupables à leur égard, et que ce sentiment terrible nous irrite comme un chancre. ["Bast, vous entendriez gémir un enfant pris de méningite, un trouffion qu'on opère sans anesthésie, vous verriez un jeune être défiguré par une atroce maladie, que vous brûleriez tout pour les sauver, s'il se pouvait. Mais parfaitement, ce n'est que trop vrai! Cette épouvantable faiblesse qui nous vient de la plaie béante dans notre âme intacte à l'origine, par ce chancre autrement redoutable que vous nommez la responsabilité, cette brèche par où s'engouffrent en nous les hurlements de ces myriades de victimes, cet ouragan qui nous jette hors de l'être, qui nous bascule et nous fait perdre pied sur cette si étroite plate-forme que l'être ménageait à notre hasardée personne - car nous ne sommes que 'hasardés' avant de devenir 'hasardeux' - qui donc, s'il le pouvait, ne colmaterait cette brèche, quitte à vivre monstre serein, mort-né à la pitié ?" (Pierre Klossowski, La Révocation de l'Édit de Nantes, 1959).]
Donner aux pauvres correspondait à une injonction christique: on l'observait comme un 'vestige'. C'était comme un nouveau commandement en quoi l'on pouvait lire, me semble-t-il, trois propositions distinctes:
(a) Je suis le Dieu votre Seigneur, qui vous demande de donner aux pauvres et vous donnerez aux pauvres, non pas parce que cette demande vous paraît juste mais parce qu'elle vous vient de moi.
(b) Je suis le Dieu qui s'est fait homme et qui a donné aux pauvres, et à tous les humains, jusqu'à sa vie, et en donnant aux pauvres vous suivrez mon exemple et, de la sorte, vous témoignerez de ma venue.
(c) Je suis celui que vous retrouverez dans le visage du pauvre, et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi.
Notons que le Dieu vivant n'a pas choisi de devenir un monarque, ce qui lui aurait permis de faire de la charité une obligation légale, et qu'il n'a pas demandé à ses disciples non plus d'en imposer la loi.
Sa leçon ne s'appuie pas sur une loi morale naturelle, qu'il viendrait confirmer. Rien n'est moins naturel que de donner aux pauvres. Le principe naturel de conservation des sociétés voudrait qu'on favorisât la puissance plutôt que son contraire. Mais Jésus-Christ ne se soucie pas de conserver les sociétés.
Pour être Dieu, le Christ notre Sauveur n'attend pas de la charité qu'elle éradique la misère, qu'elle la fasse disparaître de la surface de la terre et par suite, avec elle, le visage du pauvre. Car son royaume, affirme-t-il, n'est pas, ni ne saurait être de ce monde. Et, dans l'attente du Jugement dernier, où les temps s'achèveront par son retour en gloire, le visage du pauvre fait figure de témoin.
3.
Dans son journal de Cambridge, à la date du 22 février 1931, Ludwig Wittgenstein note: "Une loi morale naturelle ne m'intéresse pas; ou alors pas plus que toute autre loi naturelle & pas plus que celle d'après laquelle un homme transgresse la loi morale. Si la loi morale est naturelle je suis alors enclin à prendre celui qui la trangresse sous ma protection."
Or, nous vivons au temps où l'injonction christique a pris la forme d'une obligation légale, relevant d'une prétendue 'loi morale naturelle'. Tout se passe comme si nous avions dû renier la mémoire de Dieu pour mieux obéir à sa leçon. Et, en effet, bien des Chrétiens eux-mêmes ne sont pas loin de penser que nous nous montrerions d'autant mieux fidèles à l'esprit du christianisme aujourd'hui que, pour donner aux pauvres, il n'est plus nécessaire de nous référer qu'à l'absurde et pathétique sentiment de "responsabilité civile' dont parlait Francis Ponge, ou de n'obéir à rien, en fait, qu'à la loi.
Mais il convient de remarquer d'abord que l'obligation légale, à la différence de l'injonction christique, prive (ou tend à priver) celui qui s'y soumet de tout mérite personnel. Ainsi l'impôt apparaît-il aujourd'hui comme une forme de charité dont le mérite revient non pas tant à celui qui le paie qu'à celui qui l'ordonne (ce qui nous conduit à confondre la classe des 'justes' avec celle des 'puissants', des 'maîtres de ce monde', paradoxe que cultive, on le sait, l'hérésie puritaine).
Ensuite et surtout que, dans la perspective de l'obligation légale, la pauvreté du pauvre ne se regarde plus comme une marque sacrée, celle-ci fût-elle capable de susciter l'effroi, mais comme la privation d'un bien. Ainsi le pauvre serait un riche emputé de sa richesse, la victime en même temps que le témoin d'une injustice qu'il s'agirait de réparer. Et, du coup, le sujet se voit privé de 'visage', son apparence s'inscrivant en négatif comme une lacune obscène, une plaie qu'il conviendra de refermer aussitôt que possible (de préférence en usant de 'mesures collectives'): le stigmate non pas d'une élection personnelle mais d'une aberration de l'histoire.
4.
À propos de Catherine de Sienne, Guido Ceronetti note que: "Le courage de se battre et de mourir en combattant, on peut le prendre dans n'importe quel texte de Catherine, en l'ouvrant au hasard, parce que chacun de ses mots frappe mortellement le péché qu'est la peur de mourir, qui nous a tous infectés, nous ex-chrétiens, pour notre plus grande honte" (Une poignée d'apparences, trad. de l'italien par André Maugé, 1988, p. 212).
Ce que Guido Ceronetti relève chez Catherine de Sienne, on le retrouve aussi bien dans Thérèse de Lisieux. Celle-ci remerciait Dieu de lui avoir "fait la grâce de ne pas craindre la guerre" et, en effet, il est premis de se demander si le simple courage ne constituerait pas la vertu primordiale sans laquelle une existence humaine ne pourrait s'accomplir. Naguère encore, dans notre langue, cette vertu était connue sous le nom de 'vaillance', un joli mot par lequel on désignait aussi bien la valeur guerrière (la bravoure), que le courage des humbles que la souffrance, les difficultés de la vie et le travail n'effrayaient pas. Et ce n'est pas que nous rêvions de repartir en Croisades, mais il se trouve que la misère tarde à déserter le monde, comme nous nous étions figuré qu'elle ferait, disons depuis le siècle des Lumières, et qu'aujourd'hui plus que jamais il paraît impossible, sans mentir, de promettre sa fin.
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