Etudes spirituelles

Mardi 27 décembre 2005

Le Discours de métaphysique de G. W. Leibniz, dans la belle édition d’Henri Lestienne (Vrin, 1983). Leibniz fonde son système sur le postulat de l’absolue perfection de Dieu. J’y relève:

Ainsi l’univers est en quelque façon multiplié autant de fois qu’il y a de substances, et la gloire de Dieu est redoublée de même par autant de représentations toutes différentes de son ouvrage (§ IX, p. 37).

Cette perfection (ou cette toute puissance) du Dieu créateur ne tient aucune place aujourd’hui dans le discours des fidèles catholiques, enfermés qu’ils sont dans le christocentrisme; et il en allait de même, déjà, me semble-t-il, lorsque j’étais enfant.
Je conserve quelques petites études spirituelles, qui se fondent sur la même notion de Dieu. Je ne sais plus quand je les ai composées, mais la première doit quelque chose à la lecture du beau livre de Pierre Alféri, Guillaume d’Ockham le singulier (1989). Elles ont été nourries, en outre, par la fréquentation des Écrits spirituels de l’Émir Abd el-Kader traduits par Michel Chodkiewicz (1982).

Par Christian Jacomino
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Mercredi 28 décembre 2005

(i) Dans le texte du monde perçu comme création, la plus petite unité significative (morphème) n’est pas constituée par le platane, ni même par ce platane-ci, mais par un visage du monde.

(ii) Dans un visage du monde, les éléments que je distingue (ce platane-ci, cette pluie de printemps tombant sur un paysage où il ne pleut pas toujours) apparaissent comme les lettres dont se compose l’écriture d’un morphème: les lettres, assemblées dans un certain ordre, produisent du sens, mais ce sens dépend de l’ordre dans lequel s’assemblent ces lettres, autant que de leur choix ; autrement dit, le sens appartient au morphème, se révèle, se décide au niveau de ce dernier, les lettres par elles-mêmes en étant dépourvues.

(iii) Ce qui est créé, chaque fois, ce n’est pas le platane, ni même ce platane-ci, mais un visage du monde, dans lequel chaque chose se trouve figurer comme une lettre figure à l’intérieur d’un mot. Et cela signifie que, pour que le monde existe, il est nécessaire que l’acte de création soit réitéré à chaque instant.

(iv) Dans un visage du monde, le monde s’absorbe tout entier, même s’il présente, bien sûr, d’innombrables autres visages, en rien semblables à celui-ci, et si je sais que ce visage-ci ne se retrouvera jamais.

(v) Reconnaître pour tel un visage du monde, c’est être frappé par l’évidence de sa singularité : ce visage-ci ne s’est jamais présenté, ni ne se présentera jamais plus exactement le même, à moi ni à aucun autre homme, et c’est dans cette mesure que le monde s’y engage (s’y offre) tout entier.

(vi) C’est admettre comme une évidence que ma connaissance du monde ne pourra en aucun cas être complétée, ni mon amour du monde en aucun cas être enrichi par la découverte inévitable d’innombrables autres visages.

(vii) C’est pouvoir affirmer, concernant ce visage, qu’il ne lui manque rien, qu’aussi bien il eût pu être seul, sans qu’il ne nous manque rien et sans qu’il ne manque rien au monde. Sans que la puissance expressive du monde ne souffre d’aucune limitation.

(viii) Les visages du monde sont incompatibles. Chaque visage du monde, au moment où je le perçois, efface (oblitère) tous les autres.

(ix) Reconnaître pour tel un visage du monde, c’est se demander: Pourquoi n’est-il pas le seul? Qu’ai-je à faire des autres?

(x) Le paradoxe du monde comme création réside dans le fait que cette création est innombrable et diverse, sans que, pour autant, il ne manque rien à aucune créature.

Par Christian Jacomino
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Jeudi 29 décembre 2005

(i) L’idée qu’une créature puisse être sans témoin paraît inconcevable – non pas seulement un être humain, ou un être vivant, mais aussi bien une flaque de pluie dont le vent ride la surface, ou une pièce de métal abandonnée au bord d’une route de montagne, en plein midi.

(ii) Telle créature singulière, dont le hasard fait que je sois le témoin, creuse en abyme l’intuition de toutes celles qui demeurent ignorées de nous [un peu comme les personnages-types des romans de Balzac ou de Georges Simenon].

(iii) Chacune des créatures que je pressens, du moment qu’elle existe, revêt nécessairement une forme singulière dont la précision du détail des lignes sculpte l’écriture du nom imprononçable par tout autre que Lui [cf. le beau texte de Francis Ponge, composé en hommage à Germaine Richier, intitulé "Scvlpvre" (dans Lyres)].

(iv) Pour Dieu seul, il n’est de créature qui ne soit singulière ; et, pour chaque créature, il existe un nom imprononçable par tout autre que Lui, dont l’écriture se lit, en silence, dans l’absolue précision du détail des lignes.

(v) Chaque créature appelle la compassion de Dieu à chaque instant (Ps. 145, 9), afin que les lignes de sa forme ne s’estompent ni ne s’emmêlent dans l’oubli, mais qu’elles demeurent une écriture : celle de son nom imprononçable, par quoi se marque son être propre et qui le fonde.

Par Christian Jacomino
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Vendredi 30 décembre 2005
Pour saint Thomas d’Aquin le nombre et la diversité des êtres trouvent leur justification dans l’impuissance de toute créature à signifier le Principe créateur, à témoigner exactement de sa puissance, de sa bonté, etc. Il ne va pas jusqu’à prétendre que la création dans sa totalité parviendrait à remplir cette impossible tâche car, si Dieu possède une infinie puissance, une infinie bonté, etc., la création, aussi nombreuse et diverse soit-elle, est contenue dans des limites. Néanmoins, il affirme que "l’univers comme tout nous révèle une plus parfaite participation et représentation de la Divinité qu’une créature quelle qu’elle soit." Or, cette proposition est-elle bien acceptable?

Il paraît en effet contenu dans le concept d’infini que, du fini à l’infini, il n’y a pas de degré; ce qui a pour conséquence que, si une créature est impuissante à exprimer exactement la puissance du Créateur, l’univers tout entier ne le peut pas davantage.
Le nombre et la diversité des êtres trouveraient leur justification dans une infirmité congénitale de toute créature, qu’ils auraient pour fonction de suppléer. Mais cette infirmité ne trahirait-elle pas à son tour une éventuelle impuissance de Dieu lui-même, dont l’idée à elle seule nous paraît hérétique?
Tout se passe, à lire Thomas, comme si Dieu était impuissant à s’exprimer dans une seule créature, et qu’il avait besoin de se rattraper ailleurs, un peu comme un étudiant qui attend la session de septembre pour donner sa mesure. Alors que, si nous admettons que la puissance et la bonté de Dieu sont infinies, nous devons concevoir qu’il met une puissance et une bonté tout aussi infinies à s’exprimer dans chaque créature, et que la puissance et la bonté qu’il exprime dans chaque créature, fût-elle la plus misérable, ne sont pas moindres que celles qui se manifestent dans l’univers entier.

Mais l’argument de l’auteur une fois écarté, reste à en trouver un autre qui ne soit pas blasphématoire. Je propose le suivant:
Si le monde ne présentait qu’un seul visage, ce visage nous paraîtrait si beau, nécessairement, puisque Dieu, déjà, s’y exprimerait avec toute son infinie puissance, son infinie bonté, etc., qu’il nous serait impossible de soupçonner l’existence d’un Dieu par-delà ce visage; que nous ne pourrions concevoir d’autre Dieu que ce visage même, quel qu’il fût.
Or, comme on le sait, le Dieu d’Abraham est un Dieu jaloux: Il exige de celui qui L’adore qu’il renonce au culte des idoles, qu’il ne Le confonde, Lui, avec rien de sensible. Et c’est donc pour permettre à l’homme de ne pas demeurer enfermé dans les ténèbres (l’opaque) de l’idolâtrie, pour qu’il puisse Le reconnaître, par amour pour lui, et par désir d’amour de lui, qu’Il se manifeste à sa vue sous un nombre incalculable de visages différents: pour que chaque visage témoigne bien qu’aucun autre visage ne saurait se confondre avec Lui, même si chacun de ces visages est bien le Sien, nécessairement, aussi incompatibles entre eux qu’ils puissent nous paraître.
Par Christian Jacomino
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Dimanche 8 janvier 2006

A propos de François d'Assise, Thomas de Celano raconte :

… s’il rencontrait quelque part sur une route, dans une maison, dans une rue, un écrit divin ou profane, il le recueillait avec un grand respect et le plaçait dans un endroit sacré ou convenable, pensant qu’il pouvait contenir le nom du Seigneur ou quelque chose s’y rapportant. Et comme un frère lui demandait un jour pourquoi il recueillait si soigneusement même les écrits des païens où ne se trouve pas le nom du Seigneur, il répondit : ‘Mon fils, c’est parce qu’ils renferment les lettres qui servent à former le très glorieux nom de Dieu notre Sauveur. D’ailleurs ce qui s’y trouve de bon n’appartient ni aux païens ni aux autres hommes, mais à Dieu seul, source de tout bien.’ Chose non moins admirable, quand il faisait écrire un billet de politesse ou d’exhortation, il n’y voulait voir effacer ni une lettre, ni une syllabe même superflue ou fautive (dans I. GOBRY, Saint François d'Assise et l'esprit franciscain, Paris, Seuil, coll. "Maîtres spirituels", 1957, p. 153).

 

Les textes - et ceux mêmes qui sont marqués le plus fortement par le sceau de l'auteur - ne sont pas du tout refermés sur eux-mêmes, ils ne sont pas étanches, et c'est la raison pour laquelle, dans la mémoire, on vient à les confondre. L'air, ou l'esprit, circule de l'un à l'autre. Air ou esprit qui est celui de la langue. Les rend poreux. Ainsi quand on lit un peu vite, debout, le cartable sous le bras, les lunettes mal chaussées, enfoui comme dans une jungle derrière les hauts rayonnages de la librairie ou de la bibliothèque où l'on est entré peut-être parce que dehors il faisait froid, ou pour emboîter le pas à une silhouette, feuilletant les pages d'une revue littéraire, ou plus sûrement encore quand c'est sur un site web consacré à la poésie contemporaine. Passant d'un simple clic d'un texte à l'autre. Ce matin c'est sur celui de Pierre Le Pillouër où je relève :

Les mots ont des formes et des consistances variables. Il suffit de les voir. Certains se présentent en grappes de sons et d’images, d’autres plus secrets ont des fruits petits qui naissent sous les feuillages. La langue est de la matière de TOUT ce qui nous entoure et nous blesse. Nous sommes la langue même...

 

Pas d'autre oeuvre ni extrait de l'auteur sur le site, et pas d'autre renseignement que son nom, Hector Gratk, et qu'il est né en 1978 à Amiens.

Par Christian Jacomino
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Jeudi 18 mai 2006

[Cette note est ancienne de plusieurs années. Je la repêche dans les archives de Cercamon qui l'avais hébergée alors que je n'avais pas de site. Elle est un peu dure, un peu provocatrice, disais-je alors, mais elle continuait d'occuper ma mémoire. Et elle me paraît toujours d'actualité.]

1.

À propos de saint Louis, François de Sales rapporte que: "Il servait fort souvent a la table des pauvres qu'il nourissoit, et en faisoit venir presque tous les jours trois a la sienne, et souvent il mangeoit les restes de leur potage avec un amour nonpareil. Quand il visitoit les hospitaux des malades (ce qu'il faisoit fort souvent), il se mettoit ordinairement a servir ceux qui avoient les maux les plus horribles, comme ladres, chancreux et autres semblables, et leur faisoit tout son service a teste nue et les genoux a terre, respectant en leur personne le Sauveur du monde, et les cherissant d'un amour aussi tendre qu'une douce mere eust sceu faire son enfant" (Introduction à la Vie dévote).

Où nous voyons que l'homme pieux s'adonnait à ses oeuvres avec l'âme tranquille. Car c'était pour lui une donnée de base que le Royaume de Dieu n'était pas de ce monde (Jn 18,36); que ce monde-ci était comme un jouet dans les mains de Satan et qu'il le resterait jusqu'au Jugement dernier, où la volonté de Dieu s'accomplirait enfin "sicut in caelo et in terra"; et que, par conséquent, il ne lui était permis d'y mettre aucun espoir. Il ne pouvait se figurer être cause de rien, fût-il riche comme Crésus, lui qui était une créature faite de chair et de sang. Il savait qu'il ne lui appartenait pas de 'guérir' la misière du monde, qu'eût-il seulement imaginé de le faire, il aurait basculé dans la faute.

Aujourd'hui il n'en va plus de même. Sans doute nous arrive-t-il encore de concevoir que Dieu est bon, mais c'est dans la mesure où l'on nous dit qu'il regarde aux déshérités, qu'il leur accorde une sorte de préférence paradoxale et terrible, et que nous voulons bien le croire. Mais cela revient à soumettre son infinie bonté à la mesure de notre jugement et, ainsi, à commettre un blasphème.

2.

Pour un Chrétien du Grand siècle, le premier commandement reste celui de la foi, et il faut que ce soit Dieu qui lui désigne les pauvres. Ceux-ci représentent à ses yeux comme des occasions très précieuses de salut. Or telle idée d' 'occasion' aujourd'hui nous révolte. Nous songeons bien à secourir les foules de malheureux qui couvrent la planète, que les écrans nous montrent, mais c'est seulement parce que nous pensons avoir comme une dette envers eux, que nous nous croyons coupables à leur égard, et que ce sentiment terrible nous irrite comme un chancre. ["Bast, vous entendriez gémir un enfant pris de méningite, un trouffion qu'on opère sans anesthésie, vous verriez un jeune être défiguré par une atroce maladie, que vous brûleriez tout pour les sauver, s'il se pouvait. Mais parfaitement, ce n'est que trop vrai! Cette épouvantable faiblesse qui nous vient de la plaie béante dans notre âme intacte à l'origine, par ce chancre autrement redoutable que vous nommez la responsabilité, cette brèche par où s'engouffrent en nous les hurlements de ces myriades de victimes, cet ouragan qui nous jette hors de l'être, qui nous bascule et nous fait perdre pied sur cette si étroite plate-forme que l'être ménageait à notre hasardée personne - car nous ne sommes que 'hasardés' avant de devenir 'hasardeux' - qui donc, s'il le pouvait, ne colmaterait cette brèche, quitte à vivre monstre serein, mort-né à la pitié ?" (Pierre Klossowski, La Révocation de l'Édit de Nantes, 1959).]

Donner aux pauvres correspondait à une injonction christique: on l'observait comme un 'vestige'. C'était comme un nouveau commandement en quoi l'on pouvait lire, me semble-t-il, trois propositions distinctes:
(a) Je suis le Dieu votre Seigneur, qui vous demande de donner aux pauvres et vous donnerez aux pauvres, non pas parce que cette demande vous paraît juste mais parce qu'elle vous vient de moi.
(b) Je suis le Dieu qui s'est fait homme et qui a donné aux pauvres, et à tous les humains, jusqu'à sa vie, et en donnant aux pauvres vous suivrez mon exemple et, de la sorte, vous témoignerez de ma venue.
(c) Je suis celui que vous retrouverez dans le visage du pauvre, et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour moi.

Notons que le Dieu vivant n'a pas choisi de devenir un monarque, ce qui lui aurait permis de faire de la charité une obligation légale, et qu'il n'a pas demandé à ses disciples non plus d'en imposer la loi.

Sa leçon ne s'appuie pas sur une loi morale naturelle, qu'il viendrait confirmer. Rien n'est moins naturel que de donner aux pauvres. Le principe naturel de conservation des sociétés voudrait qu'on favorisât la puissance plutôt que son contraire. Mais Jésus-Christ ne se soucie pas de conserver les sociétés.

Pour être Dieu, le Christ notre Sauveur n'attend pas de la charité qu'elle éradique la misère, qu'elle la fasse disparaître de la surface de la terre et par suite, avec elle, le visage du pauvre.  Car son royaume, affirme-t-il, n'est pas, ni ne saurait être de ce monde. Et, dans l'attente du Jugement dernier, où les temps s'achèveront par son retour en gloire, le visage du pauvre fait figure de témoin.

3.

Dans son journal de Cambridge, à la date du 22 février 1931, Ludwig Wittgenstein note: "Une loi morale naturelle ne m'intéresse pas; ou alors pas plus que toute autre loi naturelle & pas plus que celle d'après laquelle un homme transgresse la loi morale. Si la loi morale est naturelle je suis alors enclin à prendre celui qui la trangresse sous ma protection."

Or, nous vivons au temps où l'injonction christique a pris la forme d'une obligation légale, relevant d'une prétendue 'loi morale naturelle'. Tout se passe comme si nous avions dû renier la mémoire de Dieu pour mieux obéir à sa leçon. Et, en effet, bien des Chrétiens eux-mêmes ne sont pas loin de penser que nous nous montrerions d'autant mieux fidèles à l'esprit du christianisme aujourd'hui que, pour donner aux pauvres, il n'est plus nécessaire de nous référer qu'à l'absurde et pathétique sentiment de "responsabilité civile' dont parlait Francis Ponge, ou de n'obéir à rien, en fait, qu'à la loi.

Mais il convient de remarquer d'abord que l'obligation légale, à la différence de l'injonction christique, prive (ou tend à priver) celui qui s'y soumet de tout mérite personnel. Ainsi l'impôt apparaît-il aujourd'hui comme une forme de charité dont le mérite revient non pas tant à celui qui le paie qu'à celui qui l'ordonne (ce qui nous conduit à confondre la classe des 'justes' avec celle des 'puissants', des 'maîtres de ce monde', paradoxe que cultive, on le sait, l'hérésie puritaine).

Ensuite et surtout que, dans la perspective de l'obligation légale, la pauvreté du pauvre ne se regarde plus comme une marque sacrée, celle-ci fût-elle capable de susciter l'effroi, mais comme la privation d'un bien. Ainsi le pauvre serait un riche emputé de sa richesse, la victime en même temps que le témoin d'une injustice qu'il s'agirait de réparer. Et, du coup, le sujet se voit privé de 'visage', son apparence s'inscrivant en négatif comme une lacune obscène, une plaie qu'il conviendra de refermer aussitôt que possible (de préférence en usant de 'mesures collectives'): le stigmate non pas d'une élection personnelle mais d'une aberration de l'histoire.

4.

À propos de Catherine de Sienne, Guido Ceronetti note que: "Le courage de se battre et de mourir en combattant, on peut le prendre dans n'importe quel texte de Catherine, en l'ouvrant au hasard, parce que chacun de ses mots frappe mortellement le péché qu'est la peur de mourir, qui nous a tous infectés, nous ex-chrétiens, pour notre plus grande honte" (Une poignée d'apparences, trad. de l'italien par André Maugé, 1988, p. 212).

Ce que Guido Ceronetti relève chez Catherine de Sienne, on le retrouve aussi bien dans Thérèse de Lisieux. Celle-ci remerciait Dieu de lui avoir "fait la grâce de ne pas craindre la guerre" et, en effet, il est premis de se demander si le simple courage ne constituerait pas la vertu primordiale sans laquelle une existence humaine ne pourrait s'accomplir. Naguère encore, dans notre langue, cette vertu était connue sous le nom de 'vaillance', un joli mot par lequel on désignait aussi bien la valeur guerrière (la bravoure), que le courage des humbles que la souffrance, les difficultés de la vie et le travail n'effrayaient pas. Et ce n'est pas que nous rêvions de repartir en Croisades, mais il se trouve que la misère tarde à déserter le monde, comme nous nous étions figuré qu'elle ferait, disons depuis le siècle des Lumières, et qu'aujourd'hui plus que jamais il paraît impossible, sans mentir, de promettre sa fin.
Par Christian Jacomino
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Vendredi 14 juillet 2006

Le Ma Nolan's Irish pub (au 2, rue Saint François-de-Paule) est en ce moment l'un des endroits les plus à la mode et les plus agréables de Nice. Nous y étions mardi soir, A. et moi, en terrasse, le ciel s'était couvert, il y avait du vent et on attendait la pluie. J'écoutais ces voix anglaises autour de nous, je ne comprenais qu'une petite partie de ce qu'elles disaient, comme Jacques Roubaud raconte qu'il fait quand il se trouve à Londres. Et je songeais à lui. (En réalité, JR règle plutôt la distance, selon qu'il veut comprendre ou rester étranger, ce qui n'est pas mon cas.) Je me disais que pour comprendre un peu, il faut surtout ne pas se raidir mais rester flottant, se laisser entraîner lentement, dériver en quelque sorte de manière un peu passive. Une forme d'acceptation. Celle de l'ordre d'une langue. De la même manière que doivent faire les enfants. Acceptation de ce qui est une loi (un ordre symbolique) en même temps qu'une réalité la plus matérielle et la plus immédiate.

Philippe Lacadée insiste sur ce point dans sa lecture de Lacan: que, contrairement à ce qui se dit le plus souvent, la Loi (répressive, castratrice) n'est pas du tout une invention du père. Ce n'est pas lui d'abord qui l'impose à l'enfant. L'enfant la rencontre d'abord dans son expérience personnelle du langage. Pour comprendre et se faire comprendre, il doit entrer dans cet ordre, se laisser porter par lui. Le rôle du père peut consister à montrer quelque exigence sur ce point ('Ne fais pas le bébé... je ne comprends pas bien ce que tu dis, parle correctement'). Mais il consiste aussi bien, et peut-être surtout, à faire lui-même des jeux de mots, des calembours, des plaisanteries. Par quoi il montre qu'il est possible, une fois qu'on en a accepté le principe, de composer avec cette loi. De s'amuser un peu. De s'y faire une place.

Par Christian Jacomino
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Mardi 19 septembre 2006

Le Saint Père déclare: "En revanche pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant."
Toute l'entreprise de l'émir Abd el Kadher a consisté à affirmer que Dieu est à la fois radicalement transcendant et radicalement immanent, reprochant aux chrétiens (à juste titre, il me semble) de retenir le Dieu transcendant et d'oublier le Dieu immanent.
Est-il possible que dans l'entourage du Saint Père, il n'y ait personne pour lui rappeler l'importance historique et politique de ce courant de l'Islam, héritier d'Ibn Arabi? Cette question me trouble l'esprit.

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Par Christian Jacomino
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Mercredi 20 septembre 2006

Ce que je trouve, avec émotion, sur un site Internet intitulé Le retour d'un pieds noirs 44 ans après:

 

"L’Emir Abdelkader a montré que la religion n’excluait pas la science,   que la science n’excluait pas l’humanisme, que la foi n’excluait pas le spiritualisme", initiateur du dialogue islamo-chrétien, il montre le chemin de la réconciliation entre les deux rives de la Méditerranée..... M. Boutaleb, président de la fondation Emir Abdelkader.

 

Par Christian Jacomino
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Vendredi 6 octobre 2006
Quand je me réclame du ‘judéo-christianisme’, je veux dire que je n’attache pas une importance décisive à la question de savoir si Jésus Christ est Dieu ou s’il ne serait qu’un homme. Je ne vois pas la nécessité de l’affirmer, comme font les Chrétiens. Mais je ne vois pas non plus qu’il faudrait refuser de l’admettre, comme font les Juifs. En fait mon ‘judéo-christianisme’ est proche plutôt du soufisme d’un Emir Abd el-Kader selon qui
"Dieu est conforme à l’opinion que se fait de Lui tout croyant et à ce que dit de Lui la langue de tout locuteur : car l’opinion et la parole sont Ses créations. Toute représentation qu’on se fait de Lui est réellement Lui, et Sa présence dans cette représentation ne cesse pas même si celui qui se Le représentait de cette manière se Le représente ensuite autrement : Il sera présent également dans cette nouvelle représentation" (Ecrits spirituels, trad. Michel Chodkiewicz, 1982, p. 128).
 
La question de l’éventuelle essence divine de Jésus Christ se confond avec celle de la transcendance divine. Or, à propos de cette transcendance Abd el-Kader écrit encore :
 
Son sens véritable est que Dieu n’est pas contenu dans une doctrine ou une croyance particulière mais qu’Il est, sous un certain rapport, ce que dit quiconque parle de Lui et ce que croit tout croyant. Tout ce qui vient à l’esprit au sujet d’Allah, de Son essence et de Ses attributs, sache qu’Il est cela, et qu’Il est autre que cela (p. 129).
Par Christian Jacomino
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