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Dimanche 22 janvier 2006

Dans un article paru en 1913 pour rendre compte de la publication d’Alcools, Georges Duhamel écrivait: "… il est venu échouer dans ce taudis une foule d’objets hétéroclites dont certains ont de la valeur, mais dont aucun n’est le produit de l’industrie du marchand même. C’est bien là une des caractéristiques de la brocante : elle revend ; elle ne fabrique pas..."

Deux idées: celle d’hétéroclite et celle de récupération. Visiblement G. Duhamel n’aimait pas le travail d’Apollinaire, mais il n’en percevait pas moins à son propos, avec une étonnante acuité, les deux principes fondateurs de la modernité en art (dont, par parenthèse, l’art du blog est encore l’héritier).

On songe bien sûr à la définition de l’image poétique que Pierre Reverdy devait donner en 1918:
"L’image est une création pure de l’esprit.
Elle ne peut naître d’une comparaison, mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointaines et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique."


Jean-Patrick Manchette s’est-il jamais préoccupé de ces questions de poétique? Cela paraît peu probable. On voit pourtant que c'est autour de la notion d'hétéroclite que tourne le propos de la lettre qu'il adresse à Jean Echenoz, le 14 juillet 1983,
concernant Cherokee.

Par Christian Jacomino
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Samedi 11 mars 2006

A la date du 27 février dernier, Michel écrit dans son blog:

La tendance aujourd'hui est de dire que les blogues sont l'occasion d'une explosion de présomption ('rabit selfimportance' ai-je trouvé en anglais à propos des blogues) et de fait, si j'en juge à la façon dont j'en suis affecté, la remarque touche.


Le point me paraît important. Il concerne la façon dont s'organise, ou devrait s'organiser aujourd'hui, selon moi, la scène culturelle. On n'ouvre pas un blog uniquement pour les autres, et on n'ouvre pas un blog uniquement pour soi.

Comme les classiques journaux intimes, les blogs sont évidemment utiles à leurs auteurs, dans la mesure où ils contiennent des foules de renseignements datés. Mais la rédaction d'un journal intime pouvait virer au délire du fait qu'elle s'opérait sans contrôle extérieur. Le blog implique au contraire un grand contrôle de soi, dans la mesure où il peut être lu en temps réel par tout le monde. Et en cela il constitue incontestablement une forme d'ascèse. Je ne m'accorde rien - de dire, ni de penser - que je ne sois en mesure d'assumer devant les autres.

Mais c'est sur l'autre versant surtout que je conçois la remarquable utilité du blog. Et sa moralité. Que l'on songe au cracheur de feu. Celui-ci accomplit quelque chose qui fait un spectacle pour les autres, en échange de quoi il attend quelques sous qu'on lui donne. Et, en effet, on ne voit pas qu'il puisse exister d'autre salaire à son acte que celui que lui versent les autres. Je veux dire que son activité ne semble pas lui être par elle-même d'une grande utilité. Apprend-il quelque chose, ce faisant? Soigne-t-il de cette manière son âme et sa santé? Ou, au contraire, ne les compromet-il pas?

On observe souvent dans les pratiques de l'art ces sortes d'exhibition qui sont indécentes en ce qu'elles procèdent d'une forme d'immolation de l'artiste par lui-même. L'auteur du blog ne perd jamais de vue son propre intérêt, la fin nécessaire - ou l'horizon indépassable - que constitue son propre apprentissage ou son propre perfectionnement. Et c'est bien en quoi la pratique du blog me paraît illustrer un idéal démocratique de la culture moderne.

 

 

Par Christian Jacomino
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Mardi 16 mai 2006

Le blog m'apparaît d'abord comme une façon de tenir son journal personnel, qui peut être aussi bien un journal de travail, un carnet d'expériences, et de le mettre tout aussitôt en ligne. Les Espaces Numériques de Travail (ENT) offrent sans doute bien d'autres possibilités, mais il me semble qu'il n'est pas superflu de revenir sur cette première fonction du blog. Qu'un professeur d'école puisse se livrer à une démarche de ce type m'apparaît en soi comme un phénomène considérable, propre à faire évoluer son statut. Pour ma part, j'ai fait circuler l'adresse de mon blog et je n'écris pas une ligne sans avoir une claire conscience de ce que certains parents d'élèves iront la lire. Grâce à cela, je ne suis plus séparé d'eux par la fonction que j'occupe à l'intérieur d'une administration, je ne m'abrite plus derrière les textes officiels et l'appareil bureaucratique, même si bien sûr je ne prétends pas m'en affranchir. J'existe et je m'exprime en mon nom propre. L'intérêt de cela?

(1) L'ensemble de mon enseignement est perçu - et reçu - autrement. Le blog permet aux adultes qui me confient leurs enfants de mieux me connaître, et de mieux comprendre mes choix pédagogiques. On n'écoute pas de la même manière un professeur qui parle et enseigne en son nom, et un autre dont on ne sait rien sinon qu'il appliquerait bon gré mal gré les Programmes officiels.

(2) J'essaie de susciter l'envie chez certains de mes élèves de s'inscrire eux-mêmes et de s'assumer dans le temps du journal. Pour construire des apprentissages, il faut commencer par s'installer dans une durée, assumer de laisser des traces et de revenir sur elles.

Par Christian Jacomino
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Mercredi 7 juin 2006

Je suis héberlué par la qualité du travail de Philippe De Jonckheere. Le degré de perfection qu'il atteint, en particulier dans ses dernières notes, appelle 2 remarques:

1/ L'exploit s'opère là où le souci de la forme passe au second plan (où le souci d'exactitude, de complétude et de concision, de clarté surtout, l'emporte sur celui d'élégance);

2/ Cette perfection moderne (ou post-moderne) passe presque inaperçue (il n'y a rien dans le texte qui fasse signe vers elle, qui la désigne) (tout, au contraire, dans le texte, semble signaler qu'on écrit à l'économie, pour faire vite).

Une sorte de hâte que connaissent bien tous ceux qui écrivent en ligne, avec la crainte toujours que la connexion soit soudain interrompue et le texte avalé.

Par Christian Jacomino
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Vendredi 9 juin 2006

Baptiste me dépasse, je crois, en vitesse d'écriture. Et comme moi encore, il n'écrit pas avec les yeux, mais du bout des doigts connectés directement avec son âme. Ce qui nous amène à commettre l'un et l'autre d'incroyables erreurs. Il a fallu qu'aujourd'hui Laurence me signale que j'avais écrit 2 fois, dans le post d'hier, le mot 'mammifère' avec un M au lieu de deux. Et ce n'était pas par simple étourderie. J'ignorais que 'mammifère' s'écrivît ainsi. Puis Baptiste a bien voulu que j'ajoute l'adresse de son blog à la liste de mes sites favoris. Je suis heureux de l'accueillir sur la Toile. Mais un fils qui intitule Strani son premier blog, pensez-vous qu'il y ait de quoi dormir? Que pour cela aussi, cette pratique du web, Dieu nous ait en sa sainte garde.

Par Christian Jacomino
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Dimanche 11 juin 2006

Découvert ce matin un jeune et très joli site intitulé Le Retour du Dodo. Il est bilingue français-anglais, recense des films (quelques-uns en particulier qui traitent du 18e siècle), des séries télé, des livres et des bandes dessinées. On y trouve en outre de belles illustrations, faites par l'auteur, des sortes de BD comme celle-ci ou des aquarelles comme celle-là. De la culture délicate et vivante. Je l'ajoute à mes liens permanents.

Par Christian Jacomino
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Jeudi 15 juin 2006

Le Désordre de Philippe De Jonckheere n'est pas seulement à regarder, l'auteur écrit beaucoup, il y a chez lui un côté Thomas Bernhard qui le fait s'exprimer longuement, ce qui rend le Désordre évidemment très littéraire, pourtant on ne voit pas comment ceci pourrait faire un livre. Sans doute qu'à la fin il y aura un ou plusieurs livres, mais la version originale restera toujours sur le Net. Nous avons la version originale sur le Net, gratis, un matin après l'autre. Nous n'avons pas affaire à un brouillon, le Désordre n'est pas un chantier, c'est l'oeuvre même, elle ne sera jamais mieux en situation que là où vous la trouvez un matin après l'autre, sortant de sa nuit d'Idumée, Noire, à l'aile saignante et pâle, déplumée. Ou plutôt si, nous pouvons imaginer une projection sur grand écran qui donnerait lieu à une sorte de lecture et de commentaire collectifs. Je ne sais pas si De Jonckheere a déjà fait cela, il faudra qu'il me dise. Mardi soir, nous étions dans l'ancienne chapelle de la Providence, transformée en centre culturel, et grâce au bon soin de Frédéric, j'ai fait ma première expérience d'écriture publique sur ordinateur avec projection sur grand écran. Nous étions en connexion internet, si bien que j'ai pu ouvrir mon blog et travailler directement dessus en discutant avec mes amis (c'était surtout des femmes, les hommes se trouvant requis par le match France-Suisse à la télévision). La prochaine fois nous projetterons le Désordre de Philippe De Jonckheere et nous le lirons ensemble.

Une question: Est-il bien délibéré que le Désordre soit silencieux? J'ai adoré la note du jeudi 8 juin où De Jonckheere parle de la répétition de concert où Boulez dirige Bartok (et où se passe ce concert? à Bruxelles j'imagine), et je me disais en lisant qu'il est étrange tout de même que le Désordre soit silencieux. Nous aimerions que la musique se déclanche en même temps que l'image, peut-être pas tout le temps [De Jonckheere écrit: "Je n’ai pas le temps de mentionner La Haine de la musique de Pascal Quignard et comment la musique à force de sollicitation permanente devient du bruit, et un bruit qui fait souffrir..."] mais à de certains moments tout de même. A moins que nous devions faire la musique nous-mêmes, au moment où nous projetterons le Désordre dans l'ancienne chapelle de la Providence dans le Vieux Nice, mais est-ce que cela s'est déjà fait ailleurs [avec l'aide peut-être des musiciens contribuant au site Le Terrier, je les verrais bien]? J'aimerais que Philippe De Jonckheere me dise.

Par Christian Jacomino
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Dimanche 18 juin 2006

Loïc Le Meur annonce l'ouverture officielle, voici quelques minutes, de Wikio. J'y suis allé faire un tour et, pour tester le système, j'ai publié deux articles tirés de ce blog: Faisons du lobbing et la Description de cas que j'ai renommée Le bonheur de l'apprenti. Ils sont visibles dans la catégorie 'Education'.

Par Christian Jacomino
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Mardi 4 juillet 2006

François Jarraud, dans Le Café pédagogique du 24 juin, à propos d'une enquête Médiapro sur l'appropriation des nouveaux médias par les jeunes:

Seulement 26% des jeunes Européens déclarent utiliser Internet à l'Ecole plusieurs fois par semaine. En France ce taux descend à 10%, contre 56% au Royaume-Uni, 45% en Pologne ou 33% au Danemark. Pour Evelyne Bevort et Isabelle Bréda, du Clemi, qui rendent compte de l'enquête, l’école, qui en 2000 favorisait les premières expériences, ne semble pas avoir réussi l’intégration d’Internet dans les pratiques scolaires. Seul un petit quart déclare que les enseignants leur apportent de nouvelles connaissances, leur ouvrent de nouveaux horizons quant aux possibilités d’Internet".

Par Christian Jacomino
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Dimanche 9 juillet 2006

L'entreprise de Jean Claude Bourdais me paraît proche de celle de Philippe De Jonckheere. L'un et l'autre travaillent avec le quotidien (à partir de lui, du matériau qu'il fournit) et combinent de manière étroite le texte et les images. Mais De Jonckheere manifeste dans beaucoup de ses pages une exaspération, une violence à l'égard du monde et des gens de droite en particulier (que lui ont-ils fait?) qui ne se retrouvent pas dans le journal de Bourdais, où c'est au contraire le silence et un peu l'ennui de la campagne (je recommande à Brigetoun d'aller jeter un coup d'oeil à sa page du mercredi 5 juin). Dans ces façons de travailler, le hasard entre pour une part non négligeable. On est loin des oeuvres longuement élaborées comme on voit chez les champions de la 'modernité' (p. ex. chez Boulez). Mais ici et là on a le sentiment d'atteindre un haut niveau de perfection formelle. Car c'est bien de perfection formelle qu'il s'agit. De l'expérimentation d'un art nouveau, qui n'est plus tout à fait de l'art littéraire, à la différence peut-être de ce qui se passe chez François Bon. Un art de l'Internet où l'oeuvre demeure résoluement ouverte du côté de la lecture (ce qui fut tout de même une préoccupation centrale de Boulez). Je veux dire que l'oeuvre n'est pas du tout achevée, qu'elle attend d'être interprétée-dirigée par un super lecteur, une sorte de 'chef d'orchestre' qui tracera un itinéraire parmi beaucoup d'autres possibles à l'intérieur du journal, à l'intention de spectateurs-lecteurs qu'il conviera à ce spectacle dans des conditions définies (ou assumées) par lui, qui feront partie du spectacle. Ce qui revient à dire que ces journaux sont faits pour donner lieu à des performances. Me semble-t-il.

Hier soir, nous avons voulu nous échapper en voiture, A. et moi, et nous sommes montés à Grasse. Mais nous n'avons pas pu trouver mieux pour dîner qu'un McDonald's où j'ai mangé un sandwich nouveau plus infect qu'aucun autre jusque là, et où il y avait une femme triste qui ne s'occupait pas de sa petite fille qui trottait entre les tables à cause de ce qu'elle téléphonait sans fin, d'un air absent. Heureusement qu'ensuite, sur l'autoroute, le ciel était soudain très noir et nous avons eu droit à une superbe averse.

Par Christian Jacomino
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