L’écriture n’est pas la langue. Pour une réforme radicale de l’orthographe

Publié le par Christian Jacomino

Qu’est-ce qu’un mot étranger? C’est un mot qui appartient à une autre langue (orale) mais qui présente aussi la particularité de s’écrire dans un système de correspondances graphophonologiques différent du nôtre. Non seulement je peux ne pas savoir ce qu’il signifie (ce qui peut arriver aussi bien pour certains mots de ma propre langue) mais, à moins d'avoir appris cette langue, il y a de fortes chances que je sois incapable de le prononcer de façon correcte (ce qui peut arriver également pour certains mots de ma propre langue que je ne connais pas, mais le cas est plus rare).
 
La sphère linguistique dans laquelle nous évoluons contient une proportion de plus en plus importante de mots importés. Nous les utilisons, pour la plupart d’entre nous et pour la plupart d’entre eux, de manière pertinente, même si souvent nous serions incapables de définir leur sens comme fait le dictionnaire, ce qui est le cas aussi bien pour la plupart des mots français. Ces mots importés ne sont donc plus tout à fait des mots étrangers. Ils ont été en quelque sorte assimilés à notre langue. Mais ils gardent d’étranger à la fois leur sonorité et leur façon de s’écrire. Ils s’écrivent dans un système de correspondance graphophonologique différent de celui que nous avons appris à lire à l'école, ce dernier se trouvant en quelque sorte concurrencé et contredit.
 
Pour les enfants qui apprennent à lire, cette concurrence de deux systèmes d’écriture (celui de la langue française et celui de la langue anglaise) complique bien les choses. D’autant que ces systèmes ne sont réguliers (biunivoques) ni l’un ni l’autre, et que les mots anglais se sont pas tous imprimés en rouge quand les mots français le seraient en bleu, ce qui annoncerait de façon claire dans quel système il convient de déchiffrer les uns et les autres au fur et à mesure qu’on les rencontre.
 
Pour les enfants issus de l’immigration, qui parlent le français comme une langue étrangère (ou seconde), le challenge devient presque impossible. Ils doivent apprendre à lire une langue dont les sonorités et la segmentation syllabiques ne leur sont pas familières, et dont ils ont à reconnaître des mots parmi lesquels beaucoup leur sont inconnus à l’oral.
 
Quand des parents se proposent d’élever un enfant en situation de bilinguisme, les spécialistes leur recommandent de faire en sorte que ces deux langues ne s’interpénètrent pas. Chaque parent s’adressera à l’enfant de préférence dans sa langue identificatoire (celle le plus souvent de sa propre enfance); des moments, des lieux, des sujets sont réservés de préférence à l’une ou à l’autre. L’importation de mots étrangers quant à elle ne place pas le lecteur, ni d’ailleurs le locuteur, en situation de bilinguisme. Elle crée de la confusion. D’autant que les mots anglais importés en français ne sont pas du tout prononcés par les adultes instruits (disons les professeurs) comme ils le sont en Grande-Bretagne. Ils ne sont prononcés ni à la française vraiment, ni davantage à l’anglaise. Et cela constitue de toute évidence un important facteur d’illettrisme.
 
Le ministre a beau insister sur la nécessité d’enseigner aux enfants que b et a ça fait ba, et cette insistance a beau faire mouche sur certaines insuffisances de nos pratiques d’apprentissage de la lecture, il n’en reste pas moins que b et a ne font ba ni au début de banc, ni au début de bain, ni au début de baudet, ni d’ailleurs dans football, ce dernier mot (importé) étant sans doute au moins aussi familier aux enfants que les trois précédents (de souche).
 
Comment réduire ce facteur d’illettrisme ? Défaisons-nous d’abord de l’illusion selon laquelle il serait possible de règlementer l’importation de mots étrangers, et examinons quelles mesures restent en notre pouvoir.
 
Le premier remède est à portée de l’école. Il consistera à rendre les écoliers mieux conscients du principe alphabétique (soit de la relation entre les lettres ou groupes de lettres et des entités élémentaires de la structure phonologique), puis du code alphabétique du français dans ce qui le distingue notamment de celui de l’anglais. Cette démarche est celle préconisée par Alain Bentolila et l’Observation National de la Lecture depuis beau temps déjà. Elle est conforme aux programmes officiels et l’on doit s’étonner seulement de ce que certains IUFM continuent de défendre des doctrines d’arrière-garde, héritées des années 70, qui se fondent sur la distinction fantomatique entre ‘code oral’ et ‘code écrit’.
 
La linguistique saussurienne était pourtant bien faite pour prévenir cette erreur, le primat de l’oral sur l’écrit constituant un postulat de base de la science nouvelle. Ainsi, lorsque André Martinet, alors professeur à l’Ecole pratique des hautes études, titulaire de la chaire de linguistique générale à la Sorbonne et président de la Société européenne de linguistique, est invité à s’exprimer devant des inspecteurs et des chercheurs, à l’Institut pédagogique national, en novembre 1968, il prend soin d’intituler sa conférence Langue parlée et code écrit. Et il y martèle : "Dans certaines communautés linguistiques, pas toutes, loin de là, il y a, si l’on veut, un code graphique, l’écriture. En face de ce code, il n’y a pas un autre code. Il y a la langue."
 
La conscience du primat de l’oral sur l’écrit nous dicte le second remède. Celui-ci, beaucoup plus radical que le premier, consistera à opérer une réforme massive de l’orthographe. Les Français sont-ils prêts à l’admettre? Peut-être pas encore. Mais il faut leur expliquer que l’écriture d’une langue n’est pas la langue même. Que beaucoup de peuples ont accepté de réformer leur système d’écriture pour pouvoir continuer  d'utiliser leur langue, pour ne pas la laisser se défaire. Et que le moment est sans doute venu pour nous de consentir cet effort.

Publié dans Orthographe

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pepe 12/04/2007 20:53

Du bèl ouvraj M. Cespedes!
La révolusyon de l'ortograf è déja komansé é èl se propaj rapidman... -> www.ortograf.net

Reta 10/04/2007 01:08

Oui, le livre de Vincent Cespedes, "Mot pour mot", est un pur chef-d'oeuvre. Je vous conseille d'en lire plus sur son site :
http://www.vincentcespedes.net
 

juliette 20/03/2007 01:41

Je vous recommande l'excellent ouvrage de Vincent Cespedes, "Mot pour Mot. Kel ortograf pr 2m1 ?" (Flammarion, 2007°, qui illustre magnifiquement ce débat.

cercamon 12/12/2006 00:17

J'ai essayé de t'envoyer un trackback mais ça ne marche pas!http://cercamon.wordpress.com/2006/12/11/labiche-lorthographe-et-lame/et les billets suivants...

strani 23/11/2006 15:26

il me semble que la question des langues étrangères est très intéressante. Faustine révise ses verbes modaux. On lui file des cours dans lesquels, par exemple, les emplois de "could", "may", "might" et "can" sont présentés comme nettement différents pour exprimer la probabilité. De même, il est de coutume d'apprendre qu'on emploie pas "have to " et "must" pour un même sens. Il est enfin habituel de ne rien savoir de mots comme "wanna",  "ain't"et "gonna" en cours d'anglais. On dit "flat" et non "appartement". J'ai assisté à quelquies cours de français en amérique qui présentaient le français de façon beaucoup plus souple que ça. Il me semble qu'il y a là la marque de l'habituel détournement de la fonction de la grammaire. On fait de la grammaire, originellement mise au service de l'apprentissage de la langue, la norme d'une nouvelle langue artificielle, hyperrationnelle et figée. Là où l'usage plus quotidien, intuitif, reposant essentiellement sur la mémoire, des langues étrangères (comme du français, qui n'exclut pas quelques règles nécessaires) permet une approche plus souple et évite quelques absurdités, quelques décalages avec la langue vivante.