Le nombre n’apparaît pas d’abord dans la parole. Sans doute peut-on user de la parole toute sa vie sans rien percevoir en elle qui se dénombre de façon précise. Des mots sans doute dans ce que je dis mais combien. Et où commence et où finit d’abord ce que je dis. La question ne se pose pas dans l’usage ordinaire. Elle se pose d’abord dans le rapport à l’enfance, à des paroles d’enfants qui suscitent chez celui qui l’écoute de la gêne et presque de l’angoisse. Le sentiment que cette parole échappe d’emblée à toute tentative de dénombrement de quoi que ce soit qui la constitue. Et qu’il te revient de faire en sorte que du nombre, un peu de nombre à tout le moins s’y marque. En t’y prenant comme tu pourras, c’est toi le maître. Par ton écoute, la qualité de ton écoute et cette possibilité qui en découle de l’interrompre soudain en disant, Je n’ai pas compris. Mais aussi bien en reprenant tel mot de la parole de l’enfant. Tu le redis. Ce mot sorti ainsi de la phrase où il était prononcé, tant bien que mal, ou pas même une phrase, une suite de mots mal distincts. Assis en face des enfants debout à leur répondre. Non point pour rien dire de toi mais pour introduire du nombre dans ce qu’ils disent.
Parler consiste à composer des mots. D’abord dans leurs rapports extérieurs. Dans leur suite. Comme des perles. Tu n’en ajoutes pas une sans la choisir, celle-ci plutôt que celle-là, de telle couleur et de telle taille. Mais également dans leurs rapports intérieurs ou ce qui les constitue. Un mot n’est pas un seulement. Une perle non plus. Chacune se distinguant des autres par la taille et la couleur. Celles-ci se retrouvant, se répétant de l’une à l’autre. Mais taille et couleur ne sont pas des parties. La perle est davantage une que le mot dans la mesure où elle n’est pas constituée de parties pouvant se détacher d’elle. Tu n’ajoutes pas une perle sans la choisir, ce qui revient à la composer de taille et de couleur. Et tu n’ajoutes pas un mot sans le choisir, ce qui revient à le composer de syllabes et à composer ces syllabes de sons. L’opération n’est pas très différente dans l’un et l’autre cas, si ce n’est que le mot présente des parties successives, tandis que les caractéristiques de la perle ne sont pas des parties, ne sont pas successives. La perle est une dans sa rondeur.
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