Vendredi 15 septembre 2006
Hier soir, avant de m'endormir, je feuilletais le livre de Thierry Crouzet, Le peuple des connecteurs (2006), et je suis tombé sur cette phrase:
"Quand la révolution punk éclate à Londres en 1975 et 1976, Bill Gates et Steve Jobs lancent la révolution micro-informatique. La concomitance des deux évènements n'est pas une coïncidence: à la prise de pouvoir d'une nouvelle génération dans le monde du business correspond un nouveau courant musical qui lui aussi veut faire table rase du passé" (p. 197).
Les dates indiquées - 1975 et 1976 - ont continué d'occuper mon esprit pendant mon sommeil (la pluie faisait un bruit assez fort pour nous entraîner à voyager assez loin par l'imagination). J'essayais de retrouver qui nous étions, dans le milieu où j'évoluais, durant cette période. Et quand je me suis levé, un peu avant l'aube, je me suis tout de suite dirigé vers la bilbiothèque d'où j'ai tiré le tout petit livre de Gilles Deleuze et Félix Guattari, intitulé Rhizome. J'ai vérifié la date de publication: oui, c'est bien 1976. Or, faites l'expérience, ouvrez ce petit manifeste des philosophes français tout à fait au hasard, vous verrez que vous y trouvez des choses comme ceci:
"Il n'y a pas de différence entre ce dont un livre parle et la manière dont il est fait. Un livre n'a donc pas davantage d'objet. En tant qu'agencement, il est seulement lui-même en connexion avec d'autres agencements, par rapport à d'autres corps sans organes. On ne demandera jamais ce que veut dire un livre, signifié ou signifiant, on ne cherchera rien à comprendre dans un livre, on se demandera avec quoi il fonctionne, en connexion de quoi il fait ou non passer des intensités, dans quelles multiplicités il introduit et métamorphose la sienne, avec quels corps sans organes il fait lui-même converger le sien. Un livre n'existe que par le dehors et au-dehors. Ainsi, un livre étant lui-même une petite machine, dans quel rapport à son tour mesurable cette machine littéraire est-elle avec une machine de guerre, une machine d'amour, une machine révolutionnaire, etc..." (p. 10-11).
L'univers de référence de Deleuze et Guattari, ce n'était pas l'informatique mais la littérature. Sauf oubli de ma part, ils ne sont jamais soucié d'informatique. Pourtant le livre tout entier, et plus particulièrement le passage que je viens de citer, ne peut pas manquer évoquer pour nous, aujourd'hui, non seulement l'invention de l'ordinateur personnel, mais même d'Internet.
Je ne suis pas du tout sûr que Th. Crouzet ait lu l'ouvrage de Deleuze et Guattari (il nous dira peut-être). Les noms de Deleuze et Guattari ne figurent pas dans la table du Peuple des connecteurs. Il me paraît incontestable pourtant que Rhizome annonçait celà: non seulement la double révolution qu'ont représentée, au cours des 30 dernières années, l'invention de l'ordinateur personnel puis celle d'Internet, mais également la philosophie libertarienne que Th. Crouzet (et quelques autres sans doute) s'emploient aujourd'hui à élaborer pour tenter de tirer l'enseignement (pour dégager l'esprit) de cette mutation historique.
Mon regret est que Deleuze et Guattari n'aient pas fait référence eux-mêmes, voici 30 ans, à ce qui se tramait en Californie. Qu'ils n'y aient pas été voir. Qu'ils ne nous y aient pas transportés, avec leurs petits livres. Qu'ils n'aient pas cité eux-mêmes, alors ni plus tard, Bill Gates et Steve Jobs. Qu'ils n'aient pas fait la connexion qu'il fallait. Cela aurait changé radicalement le paysage intellectuel et politique français. Cela, d'une certaine manière au moins, aurait changé nos vies.
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