Samedi 17 décembre 2005

L’écrit donne lieu à des activités de consommation (la lecture) et à des activités de production (l’écriture).
D’un point de vue pédagogique, il paraît utile de dissocier, dans les activités de lecture, l’activité de compréhension et celle de déchiffrement, dans la mesure où

(i.i) compréhension: il est plus naturel et plus facile pour un enfant de prendre connaissance d’un texte par la lecture orale qu’un autre lui en fait;

(i.ii) déchiffrement: il lui sera plus naturel et plus facile d’apprendre à lire dans un texte qu’il sait déjà par cœur ou presque.


De la même façon, il paraît utile de dissocier, dans les activités d’écriture, l’activité de transcription et celle de rédaction, dans la mesure où

(ii.i) transcription: il est plus naturel et plus facile pour un enfant de coder à l’écrit un énoncé dont la forme linguistique est déjà élaborée et qu’il sait par cœur ou presque;

(ii.ii) rédaction: il lui sera plus naturel et plus facile de composer à l’écrit le récit d’une histoire dont la forme générale est déjà élaborée, qu’il en soit lui-même l’inventeur ou qu’il l’emprunte à la tradition.

Par Christian Jacomino - Publié dans : S.A.D.E.
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Jeudi 15 décembre 2005

Le modèle de Gough dissocie, sur le versant de la lecture, le déchiffrement de la forme écrite (D) et la compréhension à l’oral de l'énoncé (C).
Précisons néanmoins que C et D ne sont pas symétriques. Car un analphabète n'est nullement empêché de comprendre la forme linguistique d’un énoncé dont un autre lui fait la lecture; ce qui revient à dire que C peut se passer de D. Tandis que nul ne peut déchiffrer un énoncé, même bref, sans du tout le comprendre, certains mots ne pouvant être reconnus que de façon globale (ou par voie d’adressage) (par ex. les mots femme ou monsieur), ce qui revient à dire qu’en français au moins D ne peut pas se passer de C.

Quand il s’agit de lire non plus une phrase mais un roman, la compréhension impliquée ne concerne plus seulement la reconnaissance des mots mais le traitement des informations fournies un chapitre après l’autre. Je n’arriverai pas au bout d’Anna Karénine si je ne me souviens pas de ce qui s’est passé dans les chapitres précédents. Et pour que je m’en souvienne, il faut que je l’aie compris.

La même dissociation s’applique au versant de l'écriture, l’acte supposant la production d’une forme linguistique, dont la tâche revient à l’auteur, et le codage orthographique de cette forme, dont la tâche revient au secrétaire, entendu que ces deux acteurs (auteur et secrétaire) peuvent être réunis dans la même personne ou rester séparés.

Une autre dissociation encore (dont je n’ai pas tenu compte dans ma thèse mais qui était au cœur de mes petits travaux sur Gaston Leroux) : celle qui concerne l’histoire et le récit. Nous reprenons cette distinction de G. Genette. Grâce à lui nous pouvons concevoir que le lecteur d’un roman a nécessairement affaire à une histoire et à un récit. Mais est-il bien clair pour autant que, sur le versant de la production, il a fallu à l’auteur inventer une histoire puis en faire le récit? Autrement dit, est-il bien clair que l’histoire fait l’objet d’une élaboration au même titre que le récit? Ainsi, quand nous parlons du style d’un auteur, ou de son écriture, avons-nous bien en tête que l’histoire qu’il compose possède un style (une écriture) qui lui est propre aussi bien que le récit?

L’attitude scriptocentriste est celle qui consiste à écraser (nier) ces distinctions, sur le versant de la lecture comme sur celui de l’écriture. Or, en quoi notre système d’enseignement est-il tenu par le scriptocentrisme?

Par Christian Jacomino - Publié dans : S.A.D.E.
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Mardi 13 décembre 2005

Quand Hoover et Gough publient The simple view of reading en 1990, il semble que leur position consiste à affirmer ceci: Quand nous parlons d’illettrisme, nous songeons d’abord aux difficultés rencontrées dans l’apprentissage de la lecture, mais avons-nous bien songé que ce n’est peut-être pas tout à fait de lecture qu’il s’agit? Ou que, dans l’acte de lecture, ce n’est peut-être pas la tâche spécifique du déchiffrement qui est en cause au premier chef, mais celle de compréhension de l’énoncé tel aussi bien qu’il pourrait être communiqué à l’oral? Autrement dit, quand vous vous étonnez de ce qu’un adolescent se montre incapable de lire (et de comprendre) un texte simple, êtes-vous bien sûr qu’il le comprendrait beaucoup mieux si vous lui en faisiez vous-même la lecture?
Et, avec le recul d’une quinzaine d’années, cette Simple view s'impose de plus en plus clairement comme le modèle de base.
Pour autant il me paraît important d'ajouter que
(1) la maîtrise de la langue à l’oral ne conditionne pas seulement la compréhension des textes que l’on lit, ainsi que semblent le penser Hoover et Gough, elle concerne aussi bien la capacité de déchiffrement;
(2) l’apprentissage de la lecture à un impact décisif en retour sur la maîtrise de la langue à l’oral.

Par Christian Jacomino - Publié dans : S.A.D.E.
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Lundi 12 décembre 2005

On a considéré que la seule vraie lecture était solitaire, visuelle et silencieuse. Or, ce n'est pas le cas. Des études historiques ont montré que la lecture silencieuse ne s'est nullement imposée comme un dépassement de la lecture orale. Des sujets possédant les compétences nécessaires à la lecture silencieuse ont continué de se livrer à la lecture orale par préférence, pour certains textes et en certaines occasions.
Il pouvait s'agir de lecture orale solitaire (murmurée) comme celle à laquelle se livrent les moines et les amateurs de poésie. Et il pouvait s'agir de lecture orale collective, quand des ouvriers faisaient la pause, sur le chantier, et que l'un d'eux dépliait le journal où ils attendaient tous avec impatience que leur soit livré le dernier épisode d'un roman feuilleton (les aventures de Sherlock Holmes en Grande-Bretagne, celles de Fantômas chez nous), ou comme l'on fait encore dans les temples, les mosquées et les synagogues.
Et il va de soi que la lecture orale incite à ne pas rester collé au texte. On improvise toujours un peu dans la lecture qu'on fait d'un conte pour un enfant. Il arrive même assez souvent qu'on se passe complètement du support visuel. On écarte le livre. On procède de mémoire.
Puis, dans les années 1990, la tradition s'est trouvée confirmée. Wesley Hoover et Philip Gough ont publié des travaux qui font apparaître la lecture comme une activité complexe combinant deux compétences (et deux activités) très distinctes: celle de déchiffrement de la forme écrite et celle de compréhension à l'oral.
Tout se passe comme si la lecture résultait de la coopération de deux acteurs, qui peuvent être réunis dans la même personne ou rester séparés. En quoi nous voyons que la lecture orale collective décalque la structure profonde de l'acte de lecture, dont elle constitue une forme archétypale.

Par Christian Jacomino - Publié dans : Tradition
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Dimanche 11 décembre 2005

La lecture orale entendue comme procédure pédagogique présente un caractère hautement traditionnel. Cela signifie que nous ne lui connaissons pas d’inventeur singulier, qui puisse être nommé et dont nous imaginerions qu’il l’a conçue dans une claire conscience de ses fondements théoriques. Chaque maître d’école en hérite de ceux qui l’ont précédé. Et si cette tradition culturelle s’est longtemps maintenue, si quelques pédagogues continuent de l’observer ici ou là, ce n’est pas parce qu’ils possèderaient une connaissance rationnelle des processus cognitifs qu’elle met en jeu, mais parce qu’elle leur permet à tout le moins de conduire leurs classes de manière harmonieuse.


Les enfants de tous âges sont heureux de lire ensemble, à haute voix. La séquence consacrée à cette activité marque, dans le déroulement quotidien de la classe, un moment de paix et de plaisir où la communauté se resserre. La lecture collective renforce le lien social, en même temps qu’elle permet de s'approprier l'objet littéraire (patrimonial), chacun pour soi. Les adultes se souviennent longtemps d’avoir lu tel conte ou tel roman dans la classe de tel maître. Ils revoient le soleil ou la pluie qu’il faisait alors derrière les fenêtres, sur les arbres de la cour. L’évènement fait époque dans leur histoire personnelle. Si bien que l'on peut s'étonner que cette activité soit largement délaissée aujourd’hui.


Comment expliquer cet abandon relatif, ou cette négligence?
On pourrait penser que c'est parce que les maîtres ont découvert une procédure d’apprentissage plus efficace, à tout le moins plus plaisante, mieux à même de favoriser, par exemple, l’intégration culturelle des populations immigrées. Mais ce n'est pas le cas. L'explication est ailleurs. Elle tient à ce que cette forme d'activité ne correspond plus aux objectifs qui, en sous-main, ont été assignés à l’école et qui consistent à former des lecteurs strictement autonomes, nomades et critiques, soucieux d’écrire à leur tour, et capables de le faire.


Á la trilogie du "lire-réciter-écrire" de l’école traditionnelle, confessionnelle aussi bien que laïque, dont l’histoire se déroule comme sans interruption du Moyen Âge au dix-neuvième siècle, s’est lentement substituée l’exigence de porter sur le texte des maîtres un regard critique et de l’écraser sous le poids de sa propre écriture.
Le public s’alarme à bon droit de la montée de l’illettrisme. Encore doit-il savoir que cet état de fait n’est nullement imputable aux "anciennes méthodes", dont on suppose qu'elles deviendraient inefficaces quand elles s’adressent à de nouveaux publics. L’échec est délibérément consenti par une partie au moins de ceux qui font profession de former les maîtres et de contrôler leurs premières expériences pédagogiques. Il se lit comme la conséquence d’un changement de priorité voulu par quelques didacticiens contre les recommandations des programmes officiels (ceux, en particulier, de 2002) et de leurs textes d’accompagnement.

Par Christian Jacomino - Publié dans : Tradition
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Samedi 10 décembre 2005
Relu de Philippe Joutard l’article intitulé "Le capitalisme, valeur du protestantisme" (dans A. HOUZIAUX (dir.), Où va le protestantisme?, Paris, Les Editions de l'Atelier / Les Editions Ouvrières, 2004, p. 65-72). Lumineux et stimulant, et qui m’inspire la réflexion suivante :
Est-il bien sûr que l’esprit libéral du protestantisme puisse s’accommoder d’un système d’enseignement dans lequel le rapport maître-élève ne soit pas fondé sur une libre élection – à tout le moins sur un libre consentement mutuel, et où le maître ne soit pas libre de choisir comme programme d’enseignement (ou comme corpus d’étude, si nous songeons à l’enseignement littéraire) ce qui lui paraît correspondre le mieux aux besoins de ses élèves?
Je ne conteste pas le principe d’obligation scolaire, ni celui de gratuité. Je me demande seulement si, à l’intérieur du service public, l’instauration d’une certaine forme de congrégationalisme ne constituerait pas la réponse pertinente aux insuffisances de plus en plus évidentes et de plus en plus douloureuses que montre notre système.
Selon les programmes officiels de l’école élémentaire de 2002, "La littérature est l’univers dans lequel chaque élève expérimente intellectuellement et personnellement la langue française." Cette déclaration a eu pour moi de l'importance. Elle m'a réconcilié avec une partie de la profession. Je pense néanmoins qu’aucun élève ne fera l’expérience évoquée s’il n’a la chance de trouver en face de lui un maître pour le guider. Or, un professeur n’est pas toujours un maître. Pour qu’il puisse jouer ce rôle, il faut que ses élèves aient le sentiment d’avoir été choisis par lui et qu’il soit clair qu’il enseigne en son propre nom (ou à ses risques).
Qu’en somme, il ne soit plus un enfant.
Par Christian Jacomino - Publié dans : Libéralisme
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