Mercredi 11 octobre 2006

Le désir qu'expriment les professeurs de français d'enseigner une culture littéraire qu'ils possèdent à des enfants dont les parents eux-mêmes ne la possèdent pas, ce désir ne peut être jugé a priori innocent. Je veux dire qu'il ne peut pas être placé au-dessus de toute interrogation et de toute critique.

Ivan Illich souligne ce fait étourdissant qu'au IXe siècle

le clergé peut définir ses services en tant que nécessités de la nature humaine, et faire de ce genre de services que lui seul peut fournir une nécessité à laquelle on ne peut renoncer sans compromettre sa vie éternelle (Le travail fantôme, OC vol. 2, p. 155).

Les professeurs ont réussi à nous convaincre qu'on ne peut manquer de connaître et vénérer Molière et les 'grands auteurs' du siècle des Lumières sans compromettre sa qualité de Français. Par ce coup de force symbolique, ils réussissent tout à la fois

- à imposer leur domination symbolique sur l'ensemble de la société,

- à valoriser une culture qu'ils possèdent mais dont ils ne parviendraient (peut-être) pas à jouir aussi bien s'ils ne pouvaient se convaincre qu'elle est enviée par d'autres.

Par Christian Jacomino - Publié dans : Libéralisme
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Mercredi 11 octobre 2006
[Je reproduis ci-dessous l'introduction de mon premier rapport d'activité concernant le poste Réseau Ambition Réussite que j'occupe depuis la rentrée de septembre à Nice.]
 
Dans toutes les classes que j’ai visitées depuis la rentrée, j’ai trouvé des enseignants très respectueux à l’égard des enfants. Ces collègues, souvent très jeunes dans le métier, semblent préparer leurs séquences avec soin. Ils se montrent soucieux de bien répondre aux exigences des programmes et à ce que l’inspection peut attendre d’eux sur le plan pédagogique ; peut-être moins à répondre aux besoins réels des enfants auxquels ils s’adressent.
 
Du côté des élèves, j’ai été frappé par un bonheur visible d’être en classe. Dans l’ensemble, ces enfants montrent beaucoup de respect, de confiance et même d’affection à l’égard de leurs maîtres. En revanche, l’attention d’une proportion assez considérable d’entre eux me paraît volatile. Ils ont du mal à rester silencieux, à écouter les autres, et surtout à observer à la lettre les consignes données par l’enseignant. Visiblement, le milieu social ne les a pas préparés à accepter la contrainte et à répondre à l’exigence de précision que suppose l’enseignement scolaire.
 
Parmi ceux de cycle 3, sur lesquels s’est concentrée mon observation, il semble que le nombre de non lecteurs soit assez faible. Mais, pour beaucoup, la compétence en lecture reste limitée par une maîtrise de la langue largement insuffisante à l’oral. Non seulement leur vocabulaire et leur syntaxe paraissent des plus rudimentaires, mais (surtout) ils disposent d’un matériel phonématique très incomplet. Ce dernier point me paraît décisif. Il signifie que ces enfants ont appris à lire de manière ‘globale’ (même si ce n’est pas la méthode dite ‘globale’ qui a été utilisée pour leur apprendre), c’est-à-dire sans vraiment maîtriser le système de correspondances graphophonologiques de la langue, et sans même être bien capables de segmenter (en syllabes et en unités infra syllabiques) la chaîne parlée. Autrement dit, ils ont appris à lire sans disposer des compétences dont les spécialistes s’accordent à considérer qu’elles devraient être acquises à la fin des années de maternelle et qui constituent, selon eux, un prérequis à l’apprentissage de la lecture[1]. Ils lisent, tant bien que mal, mais l’on peut sérieusement douter
a)      qu’ils deviendront des lecteurs réellement autonomes (ce qui suppose qu’ils seraient capables de lire seuls, mais aussi de le faire en dehors des prescriptions de l’école);
b)      que leurs lectures les aident à beaucoup enrichir le vocabulaire et la syntaxe qu’ils utiliseront en production orale;
c)      qu’ils soient jamais à l’aise et compétents en production écrite.
 
Or, non seulement leurs professeurs ne semblent pas disposer d’une méthodologie adéquate pour raffermir la maîtrise du français à l’oral, mais ils ne paraissent pas avoir une conscience bien claire de ce que la source de leurs difficultés (qui sont celles d’abord de leurs élèves) réside dans cette insuffisance.
Ils n’ont visiblement pas été formés pour enseigner la maîtrise du français à l’oral, mais pour enseigner le passage d’un oral (réputé maîtrisé) à l’écrit (sur lequel porte toute leur attention). Et ce manque tient sans doute à qu’ils n’ont pas été formés pour enseigner en ZEP. Ils s’adressent à des classes dans lesquelles la quasi-totalité des élèves sont issus de l’immigration, et évoluent par conséquent dans un milieu familial et social où le français est parlé comme langue étrangère ou seconde ; mais ils le font de la même manière qu’ils l’ont vu faire, au cours de leur formation, dans les écoles des ‘beaux quartiers’.


[1] Cf. Sylviane Valdois, ‘Ce que la dyslexie nous enseigne sur la lecture et son apprentissage’, dans Observatoire National de la lecture, Nouveaux regards sur la lecture, CNDP, 2004, p. 223-240.
 

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Par Christian Jacomino - Publié dans : Lire en atelier
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Lundi 9 octobre 2006

L'hypothèse la plus probable est, selon moi, que la télévision a brisé quelque chose dans le système de l'intelligence collective en altérant les modes de communication orale dans les familles et dans l'environnement social immédiat. La télévision a brisé le jeu interactif de la parole qui fait de tout échange linguistique un moment d'apprentissage du monde et d'abord de la langue. Quand quelqu'un vous parle, il est indispensable que vous l'écoutiez bien, parce qu'il est indispensable que vous le compreniez, parce que de cette compréhension dépendra que vous puissiez lui répondre. Si vous ne lui répondez pas, vous montrez que vous ne l'avez pas compris ni sans doute seulement écouté, ce qui sera vexant pour lui, et de plus vous mettrez fin au jeu de l'échange, alors que le but premier de tout échange est qu'il se poursuive. Si vous n'êtes pas sûr de bien comprendre ce que l'autre vous dit, ou si vous n'êtes pas sûr de savoir quoi lui répondre, il existe une manière facile de s'en sortir qui consiste à répéter ce qu'il vous a dit, ou plutôt ce que vous avez cru comprendre dans ce qu'il vous disait. Les vieux niçois font un usage immodéré, très amusant mais très efficace aussi de ce procédé. On peut reconnaître ceux qui ont appris à (se) parler avant que la télévision ne se répande et ne commence à faire ses ravages à l'utilisation qu'ils font de la répétition, du feuilletage conversationnel. Car la répétion de ce que l'autre vient de dire est une façon de vous assurer que vous avez bien compris. C'est une façon surtout de lui marquer que vous l'avez écouté, que ce que qu'il dit vous intéresse. Et c'est une façon enfin de faire que le jeu de l'échange se poursuive. Or, dans tout cela, il y a de l'intelligence collective. Il y a de l'effort de compréhension et donc de l'apprentissage (à tout le moins de la langue). Que deux personnes se parlent et nous avons déjà de l'intelligence collective (de l'apprentissage). Et non seulement la télévision ne vous entraîne pas dans ce processus, mais elle vous le désapprend. On voit cela dans les classes. Je songe en particulier à une maternelle où j'étais vendredi, où la maîtresse n'a pas réussi a raconter une histoire très simple parce que la proportion d'enfants qui l'écoutaient n'était pas suffisante. Et je songe aussi à l'expérience de la Bibliothèque verte de mercredi dernier. Mon travail a consisté à rétablir Thérèse dans un système d'échange linguistique traditionnel (sans télévision). Et cela a suffi a produire de l'apprentissage, sans que j'aie besoin quant à moi de définir le sens d'aucun mot qu'elle employait, sans être bien sûr moi-même de rien comprendre au départ à ce qu'elle disait. 

Par Christian Jacomino - Publié dans : Lire en atelier
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Samedi 7 octobre 2006

François Guité a publié hier un billet intitulé Décevant portail de litératie de Google. François regrette que ce portail, intitulé The Literacy Project, ne soit pour l'heure accessible qu'en anglais et en allemand. Je veux bien me sentir souvent coupable et ridicule de si mal maîtriser la langue de Conan Doyle. Mais quand il s'agit de litératie, ce scrupule n'a plus cours. On n'enseigne pas la litératie indépendamment de la langue dans laquelle il s'agira de lire. Il paraît donc urgent que les pédagogues de langue française trouvent moyen d'imposer leur présence sur le nouveau portail de Google. Mais comment faire pour y répertorier nos blogs et nos sites? J'ai cru comprendre qu'il faut créer un blog sur Blogger - et seulement sur Blogger -  pour que celui-ci puisse figurer sur ce portail. Quelqu'un de plus angliciste que moi peut-il me dire si c'est bien le cas? Ce serait tout de même bien étonnant, et bien inquiétant...

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Par Christian Jacomino - Publié dans : Blogs
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Vendredi 6 octobre 2006
Quand je me réclame du ‘judéo-christianisme’, je veux dire que je n’attache pas une importance décisive à la question de savoir si Jésus Christ est Dieu ou s’il ne serait qu’un homme. Je ne vois pas la nécessité de l’affirmer, comme font les Chrétiens. Mais je ne vois pas non plus qu’il faudrait refuser de l’admettre, comme font les Juifs. En fait mon ‘judéo-christianisme’ est proche plutôt du soufisme d’un Emir Abd el-Kader selon qui
"Dieu est conforme à l’opinion que se fait de Lui tout croyant et à ce que dit de Lui la langue de tout locuteur : car l’opinion et la parole sont Ses créations. Toute représentation qu’on se fait de Lui est réellement Lui, et Sa présence dans cette représentation ne cesse pas même si celui qui se Le représentait de cette manière se Le représente ensuite autrement : Il sera présent également dans cette nouvelle représentation" (Ecrits spirituels, trad. Michel Chodkiewicz, 1982, p. 128).
 
La question de l’éventuelle essence divine de Jésus Christ se confond avec celle de la transcendance divine. Or, à propos de cette transcendance Abd el-Kader écrit encore :
 
Son sens véritable est que Dieu n’est pas contenu dans une doctrine ou une croyance particulière mais qu’Il est, sous un certain rapport, ce que dit quiconque parle de Lui et ce que croit tout croyant. Tout ce qui vient à l’esprit au sujet d’Allah, de Son essence et de Ses attributs, sache qu’Il est cela, et qu’Il est autre que cela (p. 129).
Par Christian Jacomino - Publié dans : Etudes spirituelles
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Vendredi 6 octobre 2006

[Publié ce matin en commentaire sur le blog de François Guité.]

L'éducation des enfants est une affaire de personnes. Leur nourriture est (ou devrait être) une affaire de personnes. Quand nous sortons de cela pour entrer dans une dimension collectiviste, industrielle, il y a danger. Cela me paraît incontestable. Je propose que nous parlions d'écologie de l'éducation. Comme toutes les formes d'écologie, celle-ci doit passer par un retour (mesuré) à la tradition.

Par Christian Jacomino - Publié dans : Tradition
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Jeudi 5 octobre 2006

Lorsqu'on a affaire à des enfants issus de l'immigration, on est frappé par la disparité de leurs niveaux de maîtrise de la langue française. Je ne sache pas d'étude concernant les compétences linguistiques de ces enfants issus de l'immigration. De plus, m'adressant à des groupes, je ne songe presque jamais à interroger ceux qui y participent sur les pratiques linguistiques qu'ils ont dans leurs familles. L'expérience me fait pourtant penser que cette disparité ne tient pas seulement à ce que ces enfants parleraient ou ne parleraient pas français dans leurs familles. Mais aussi, mais plutôt à l'usage ordinaire que, dans ces familles, il est fait de la parole. La compétence linguistique s'acquiert à l'usage, c'est-à-dire dans l'échange.

Hier (mercredi), nous accueillons les participants à la Bibliothèque verte en leur demandant s'ils ont un poème ou une histoire à nous livrer. Thérèse est une petite cap-verdienne de 8 ans, élève de classe d'intégration et non lectrice. Le plus souvent muette. Or, cette fois, à notre grande surprise, elle nous propose une comptine. Sur mon invitation, elle nous la dit. Ou plutôt la dévide à toute vitesse, en souriant. Et, sur le coup, je suis pris de panique, car je n'y comprends à peu près rien. Ce qui me fait penser qu'à coup sûr elle n'y comprend à peu près rien, elle non plus. J'ai terriblement peur de la décevoir, en lui signifiant qu'elle ne nous a pas parlé, que là où elle croyait parler elle n'a fait que du bruit. Mais je me reprends, et lui demande de nous redire sa poésie plus lentement, en la découpant ligne après ligne, chacune de ces lignes se terminant par l'énoncé d'un nombre cardinal dans la suite de 1 à 10.

Pour chaque ligne, je demande à l'un de ses camarades de la répéter telle qu'il la comprend. Tout le groupe, du coup, s'emploie à rendre intelligible chaque mot de la comptine. Il nous faut plus d'une demi-heure de travail en commun, tout à l'oral, pour rendre la totalité de ce poème intelligible. Sans toucher une seule fois le crayon, sans passer par de l'écrit. Mais nous arrivons à notre fin, et Thérèse est ravie. Elle a appris le sens de certains mots qu'elle ne connaissait pas (le verbe 'trinquer', par exemple). Mais surtout elle semble avoir mieux pris conscience de ce que l'on ne parle pas pour soi seul, et que les autres qui nous écoutent nous aident à mieux comprendre ce que l'on dit.

Je ne me suis pas soucié alors de lui enseigner la langue, mais plutôt un 'bon usage' de la parole.

Par Christian Jacomino - Publié dans : Lire en atelier
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Mercredi 4 octobre 2006

Marc d'Héré publie sur le site d'Inititative Européenne et Sociale, à propos de l'affaire Redeker, un texte de Bernard Poignant, député européen, qui suscite un échange. Je reproduis ici mon commentaire de ce matin:

"Cher Marc, Comprenez que je préfère que ce soit dit. Or, ma propre préférence, de judéo-chrétien, n'est pas bien importante. Je me sens assez bien chez moi, en Europe. Mais j'imagine que si nous le disions un peu plus souvent aux Musulmans, cela contribuerait à défaire les tensions. Notre Europe des Lumières a été le champ clos, au 20e siècle, des deux plus grandes barbaries de l'histoire de l'humanité, et ces horreurs ont été perpétrées par des mouvements laïques (à savoir le nazisme et le communisme). Aussi, au moment de donner des leçons au nom de la laïcité, il me semble que nous devrions hésiter, nous montrer plus modestes. Une chose est de demander à certains Musulmans plus de tolérance à l'égard des autres communautés laïques ou religieuses. Autre chose est de demander à tous les Musulmans de renoncer à leur propre religion, au nom d'un rationalisme qui triomphait dans l'Allemagne de 1930..."

Par Christian Jacomino - Publié dans : Libéralisme
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Lundi 2 octobre 2006

[J'ajoute au billet de François Guité, intitulé Le changement en éducation. Evolution et révolution, le commentaire suivant:]

Je suis entré dans le métier au tout début des années 70 et, encore que j'étais communiste, membre du PCF, j'ai tout de suite milité pour la réforme. Or, 35 ans après, j'ai le sentiment tout à la fois que la réforme attendue n'a pas eu lieu et que, pour autant, nous nous sommes coupés de la tradition. Ce sentiment peut paraître contradictoire. Il l'est sans doute. Comment est-il possible qu'aucune vraie réforme n'ait eu lieu et que, pour autant, nous nous soyons coupés de la tradition? Il reste à l'expliquer. Je ne sais pas trop comment on pourra le faire. Mais il se trouve qu'en art, c'est Picasso qui fait le plus (le mieux) songer à Velasquez, et non pas les peintres académiques. La dictée de Pivot est une honte, une offense, parce qu'elle pastiche celle de l'école de Jules Ferry (et du Grand Meaulnes).

Par Christian Jacomino - Publié dans : Tradition
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Dimanche 1 octobre 2006

François Guité rapporte une histoire qui paraîtrait comique si elle n'était pas vraie: "Une professeure d’art du Texas a été suspendue après une sortie avec ses élèves de 5e année au musée d’art de Dallas, pendant laquelle ceux-ci ont aperçu quelques tableaux et statues de nus (New York Times : Museum Field Trip Deemed Too Revealing)...." [Lire la suite.] 

Par Christian Jacomino - Publié dans : Libéralisme
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